Arrière-scènes de vie, 1 à 8

    Fielleux mais jouissif procès sans jury en huit tableaux


Scène 1

    À cette époque, Jimmy vivait un peu trop de pression.
    Beaucoup trop de travail et trop peu de fantaisie.
    De violence en frustration, un soir c’en fut trop, pauvre lui.
    Et madame, pauvre elle, n’aurait pas dû se trouver devant le canon.
    Oui, Jimmy avait un peu perdu la track.
    Mais les vingt-cinq ans d’après n’ont pu le ramener sur la mappe.

            Bienvenue, les big shots.


Scène 2

    Sammy provenait d’un milieu défavorisé.
    À s’élever plus haut que tous il avait aspiré.
    Alors il a volé, trahi, tué, mais surtout il a réussi.
    Rien de tout ça n’est resté dans le CV, mais ses amis l’ont fui.

    Qu’importe, il avait assez de fric pour en acheter, et pour les thérapies aussi.
    Inutile machine à cash et cirrhose à deux pattes, c’était lui.
    Un destin franchement comique l’a dépanné tout en prenant son dû
    Quand une vieille connaissance lui a plombé le dos pour un deux.

Bienvenue, les big shots !  Bienvenue dans le vrai monde.


Scène 3

    Johnny est né par un matin d’avril de mère hystérique et de père alcoolique.
    Si au moins on l’avait averti de ce qui l’attendait :
    Foyers d’abus et ingérents éducateurs carriéristes,
    Fanatismes religieux ou sexuels, famine et injustices.
    S’il s’était douté qu’on le retrouverait bébé braillant dans un sac de vidanges
    Il ne se serait pas gêné pour invoquer le droit à son avortement.
  

Scène 4

    Petit Johnny est devenu un garçon du genre perdu
    Silencieux dans sa petite bulle de solitude et de rejet.
    Comme si les autres avaient décidé de ne jamais l’aimer.
    Onze ans à peine et déjà plus sérieux qu'un triste adulte.
    Un matin, son prof le cherchait à l’école.
    Mais c'est un autre qui l’a trouvé au bout d’une corde.

Bienvenue les innocents, bienvenue dans le vrai monde.


Scène 5

    Bobby en avait assez de sa crasse, de son vide habituels
    De collectionner les miroirs égratignés, fracassés.
    De lignes de poudre en aiguilles empoisonnées
    Il patauge encore dans le brouillard d'une paranoïa perpétuelle.

    La télé est son dieu, l’anorexie mentale sa religion.
    Il a déjà été un bel enfant  mais ça, c’est bien fini.
    Il y a des barreaux à ses fenêtres et des monstres ridicules sous son lit.
    Il fait le dur tant qu'il peut mais croupit en silence dans son coqueron.
    Un peu fatigué, il est tombé sans vie dans l’amas de verre brisé.
    Son corps et son âme déchiquetés sont disparus dans un sanglant anonymat.

Bienvenue, les pauvres types.  Bienvenue dans le monde réel.


Scène 6

    Il y a des tristes pantins et des femmes faciles sur la Colline
    Qui hypothèquent votre sueur sans l’ombre d’une scrupule,
    Exhortant autrui à la privation et s’auto-votant des futilités payées par vous.
    Hypocrisie, mensonges, cupidité et somptueux pots-de-vin sur bande vidéo.

    Arrogants par surcroît, chacun fait comme si on le savait pas.
    Alors ils ont bien retenu la leçon : on ne bougera pas.
    Alors vous aussi, ballons vides, bienvenue chez nous le vrai monde,
    Vous savez, celui qui finance docilement la honte.


Scène 7

    Les petits copains préfèrent de beaucoup l’insignifiance.
    Car les profondeurs leur donnent vite le vertige.
    Il est plus facile, bien sûr, d’être superficiel en surface.
    Ils pensent avec leur queue, ils se trouvent rigolos et originaux.
   
    En fait, ils tournent en fond, tristes clowns dans un cirque de misogynes abrutis.
    Ils n’essaieront même pas de voir plus loin que les oeillères de leur ignorance
    Et de même vouloir commencer à mesurer la valeur du temps.
    Alors quand ils seront bientôt à leur tour vieux, cons et moches,  je leur dirai aussi

Bienvenue, gang de taches.  Bienvenue dans le vrai monde.


Scène 8     « La grande finale »

    Un poète de banlieue s’était longuement amusé à jouer les prophètes
    Quand, un peu tard mais tout de même, il s’est punché un break.
    Après des années à s’ouvrir et se refermer à tous comme une vieille pute,
    Il a encore tout misé sur la transparence, sans y croire outre-mesure.

    Et même un homme équilibré peut vouloir s’asphyxier le corps et l’âme.
    Il a aussi le droit d’être très fatigué de tant d’insipidités.
    Un jour, soyez-en sûrs, il fera lui aussi ses adieux au vrai monde,
    Comme un autre éternel loser au jeu du bonhomme pendu.

    Quelque chose finira probablement par l’avoir, ma peau,
    Mais j’aurai quand même l’éternité pour avoir le dernier mot
    Sur le vrai monde.
    (Crisse.)




(Éric Messier
©)