CHAPITRE 23 BUDA ET PEST
(Hongrie)

Ces derniers chapitres racontent en bref une cavale à travers quatre pays, plus particulièrement leur capitale et les environs. Ces quelques semaines ont vraiment défilé très vite. Jétais comme sur un pilote automatique avec comme objectif toujours plus obsédant cet avion, pour Montréal, qui mattendrait à Bruxelles. Bien sûr, javais le mal du pays, jétais fatigué et, je crois, sous-alimenté comme cela marrive souvent en voyage, mais cela ne mempêchait pas de savourer chaque instant de ce périple qui sachevait.
"I am 97
She announced,
And thats four times me
I pronounced.
And she told me, she told me to travel
And she said shes had enough."
(Gogh Van Go, 97)
Les déplacements en Europe, par rails surtout mais par air aussi, sont dune facilité tout à fait déconcertante si on la compare à lAfrique et même, si jose, à notre pays.
Les animaux vont-ils au paradis?
Nous sommes arrivés à Budapest, en provenance de Belgrade (un autre train de nuit dune dizaine dheures) très tôt le matin. En fait, jen ai profité pour faire une sieste sous le soleil matinal, en compagnie de quelques itinérants dans le parc attenant à la gare.

Lauberge de jeunesse de Budapest est tout ce quil y a de plus typique, et de sympathique aussi, pour qui comprend bien la promiscuité de la vie communautaire, avec ses irritants tout comme ses côtés amusants. Je suis en train de minscrire à mon arrivée lorsque je vois passer un dos familier. Cétait Jean-Sébastien. Il a fait son contrat à lambassade du Canada à Bamako et nous avons voyagé chacun de notre côté depuis. Sa belle Kathy est venue le rejoindre en Europe et ils viennent de visiter la Hongrie et la Pologne.
Cela a lair anodin, mais je suis vraiment content de les voir. Je me sens, disons, moins seul. Pour tout dire, voir Jean-Taz comme ça, sortir de nulle part, tout fripé le matin, est pour moi une expérience presque transcendante Je me suis vraiment reposé à cette auberge. Je ne bouge pas, mais pas du tout, pendant les deux ou trois premiers jours. Sur les murs du dortoir : une immense fresque colorée représentant une scène africaine, des femmes au pilon, préparant le repas. Puis, les jours suivants, je maventure un peu dans la campagne hongroise.
Un matin, pendant le petit déj, jai une discussion édifiante avec deux jeunes voyageurs, encore une fois, Étienne et Martin, 19 et 20 ans. Cette conversation aussi vive quimpromptue, au petit déjeuner, a vite tourné, encore, sur les coïncidences qui se font nombreuses à qui est attentif, et qui se font nombreuses surtout en voyage. Nous débattons longuement des grandes questions sur lorigine des réalités matérielles (entre deux rôties refroidies!), de notre place dans cette réalité, de la place des animaux au paradis. À cette dernière question, je tranche (!) en expliquant que non, parce que la créature doit être dotée dune métaconscience et de volonté transcendante comme les humains pour faire ce choix.
Je leur raconte les grandes lignes de mon voyage. Ils mécoutent très attentivement, cela me flatte et me réconforte aussi. Je me réjouis de voir que mes histoires intéressent les gens, et tout particulièrement les jeunes. Je pense que cest un aspect remarquable dans le fait de prendre de lâge, de lexpérience, de la maturité, quand on trouve des âmes attentives. Pourtant, je nétais pas certain dêtre intéressant! En tout cas, mon côté " éducateur " (car jai enseigné) y trouvait son compte.
Pendant le reste de la journée, Martin et surtout Étienne ont cherché à continuer léchange. Alors jai adressé mentalement la prière suivante à lÂme du monde :
OK, allons-y. À deux, essayons de dire des choses édifiantes et si possible transformatrices, en supposant quils veuillent changer quelque chose. Alors je laurai fait non seulement pour mécouter parler mais pour leur apporter une chose (quoi? je ne sais trop) dont ils semblent avoir besoin, et puisque jai le désir de jouer ce rôle.
Cest ma façon de " soumettre " ma volonté à une volonté supérieure, de coopérer avec une autre volonté en qui je place ma confiance. Faut-il préciser que le résultat fut très concluant?
De Montréal, mon excellent ami Alain, psychologue, athée, la cinquantaine, mécrivait, amusé :
"Pourquoi ça tétonnerait que ces jeunes te soient attentifs? Comme tout bon fromage, en vieillissant on devient de plus en plus attirant avec nos bonnes odeurs..."
La baignade turque
Jécris à Montréal :
"Je vous avoue : autant je me sentais très loin de chez nous il y a à peine quelques semaines, dans la brousse ivoirienne, autant tout ça me semble maintenant irréel. Ce séjour en Europe aura donc permis de me réintégrer dans "ma" société. Mais je pense quen voyant toutes mes photos, au retour, les sentiments confus vont me rattraper vite." Cest ce qui sest passé, en effet. Au retour, devant les quelque 700 photos de cette aventure, jétais un peu confus : Est-ce que ça cest vraiment passé comme ça? Cette douce journée de juin, à Budapest, a été ma première vraie journée de pluie depuis huit mois, si jinclus deux mois dhiver à Montréal avant le départ.
Jai visité le fameux bain turc de lhôtel Gellért, situé sur la rive ouest (qu'on appelait jadis Buda, et l'autre rive Pest), lun des six principaux de la ville, logé dans une énorme bâtisse plus que centenaire, un endroit plutôt fascinant. Sy promener à lintérieur est comme se chercher dans un labyrinthe, mais à la rigueur, cest amusant.
Les gros lions de marbre qui déversent leau dans la piscine, le plafond (ouvrant) fait dun vitrail en mosaïque, les grandes colonnes. Les masseurs sont disponibles en tout temps : 10 $ pour 35 minutes, sauna vapeur très chaud à leucalyptus et un autre sauna divisé en trois sections (trois températures), deux grands bains, lun à 36 degrés et lautre à 38. Si on avait un endroit du genre à Montréal!
On sy baigne nu, bien sûr. Au pif, la clientèle est à 65 % homosexuelle, estimation conservatrice. Mais rien nest écrit à nulle part à ce sujet. Pourtant, quand je vois arriver mon ami Rich Lassiter, un étudiant américain de 22 ans rencontré à lauberge, il na pas lair ennuyé par quoi que ce soit. Ah! tiens, il porte un short de bain
Budapest, à quelques heures de train de Belgrade, est beaucoup plus moderne, déjà. Il ne faut pas oublier que lex-Yougoslavie est encore considérée comme un pays en voie de développement. En revanche, on sent Budapest émancipée. Elle commence timidement à lâcher son fou et ça lui va bien. Ici, comme ailleurs en Europe, dans cette ville de 2,2 millions dhabitants, les transports en commun sont mis en valeur; les tramways surtout, ces vieux tramways, sont toujours en opération et très utiles dailleurs. Avec Rich, on se paye une petite ballade en yacht sur le Danube, une autre façon de jeter un regard sur cette cité fabuleuse. Porto inclut!
Il faut en glisser un mot. Je me suis payé une bouffe extraordinaire dans un restaurant végétarien de Budapest. Jai oublié le nom mais je crois que cest le seul de toute façon. Au menu : entrée de savoureux jus de racines de betteraves et salade " vitaminée ", puis de délicieux spaghettis aux fruits de mer arrosés, attention, dun merlot rouge hongrois absolument délectable. Pour dessert : crêpes aux fruits et à la crème vanille, servies avec un café aux céréales de maïs sucré au miel. Mon meilleur repas depuis des lunes et des lunes. Ça valait amplement le 15 $!
Je suis sorti dans un bar " alternatif ". En deux mots, disons que, à limage même de ces deux villes, on est pas mal plus dégourdi dans ce bar ici qu'à Belgrade!
Avec
Rich, je décide de prendre le prochain train pour Vienne, en
Autriche.
Buda et Pest me manquent déjà.