CHAPITRE 22 LE
SERBE DRAGAN ET "LINVASION MUSULMANE"
(Belgrade, en Serbie, République de Yougoslavie)
"Lenfer, cest les autres."
(Jean-Paul Sartre)

On frappe à la porte de ma cabine, cest le contrôleur, un gros bonhomme un peu bourru mais pas méchant: "Beograd! Twenty minutes..." Je regarde ma montre: 5h30, nous arriverons presque pile à lheure prévue, chapeau.
Je relève le store, le soleil de ce matin de mai enveloppe le paysage qui défile... lentement. Quelques petites maisons aux toits de tuiles rouges apparaissent à travers vallées et collines. Peu après, des bâtiments plus imposants annoncent que nous approchons de la ville. Tiens, il y a un type couché dans la couchette dessous (je prends toujours la couchette du milieu pour avoir une vue sur lhorizon à travers la fenêtre). Pourtant jétais seul en me couchant. Il est sûrement monté à lun des nombreux arrêts suivants. Il est Yougoslave, on échange quelques mots en anglais. Il prend beaucoup de temps à se faire beau, moi je me contente de me laver rapidement le visage. De toute évidence, on ne fait pas le même voyage! On descend, il se perd dans la foule. Moi, je nai pas de dinars (la monnaie du pays) et je ne sais pas où je vais descendre, à quelle auberge ou quel hôtel.
Je prends le premier taxi, il mamène à lhôtel Tas (prononcer "tash"), lun des bons établissements de la ville. Je me mets à laise, cest la première fois que je moffre un tel confort depuis quatre mois si on excepte les épisodes du Safari Lodge en Côte dIvoire et celui de Mykonos. Je me lie rapidement damitié avec Roberta, la réceptionniste, fin trentaine, plutôt grande et élancée, visage mince, souriante. Il y a un jeune homme assis dans le hall, cest son mari, Dragan. Ils ont deux jeunes enfants.
À 34 ans, Dragan est grand et robuste, cheveux et yeux noirs. De tempérament très nerveux, il pratique plusieurs sports. Il est cuisinier. Il est surtout Serbe. Et il naime pas les musulmans. Pour être plus précis, il en a peur. Dès demain, il mamènera faire le tour de la région dans sa Yugo remontée (de 45 à 65 chevaux). Le lendemain, nous visitons la ville et nous allons aussi à la campagne. Il y a, à lextérieur de la ville, une colline appelée Avala qui a toujours été un point stratégique. En temps de guerre, celui qui la contrôle a aussi main-mise sur la ville et ses environs, à portée de tir.
Il mamène ensuite à un restaurant qui est à la fois excellent et bon marché; cest là quil fait la cuisine. Il mexplique en détails comment sont préparés tous les mets du buffet quon sert ce soir-là. Tout est délicieux.
Quand je lui demande de me parler du Kosovo, ses réponses ressemblent à celles que mavait données Véronica. Mais jai une autre question qui me brûle encore plus et que je ressasse depuis le départ de Thessalonique: tous ces conflits dans lhistoire de la Yougoslavie, dont celui qui se trame au Kosovo, quest-ce que ça change dans vos vies? Comment vit-on avec la guerre toujours larvée?
Je mattendais à une longue réponse, mais non. Jai de la difficulté à le faire parler là-dessus. Je me dis dabord quil ne veut pas répondre, puis jen viens à penser que peut-être il na pas grand chose à en dire, que la vie continue de continuer.
"On a perdu plus de 100 000 Serbes dans
la guerre en Bosnie, commence-t-il. On peut en perdre encore. Ça ne
fait plus de grand changement."
- (Jinsiste) :Mais si la guerre
éclate au Kosovo?
- Cest déjà la guerre.
- Pensez-vous aller ailleurs, fuir?
- Non, on reste ici.
- Et lembargo levé et retiré contre
votre pays, sil revenait?
- Ça, ça change beaucoup de choses.
Largent est plus dur à trouver, certains biens aussi, même parfois
la nourriture. Il faut aller en Roumanie pour trouver certaines
choses et en Hongrie pour dautres. Tu as raison, la vie continue. La
guerre change beaucoup de choses, mais il semble quon sy habitue.
Moi, lui dis-je, je nai pas connu la guerre. Je ne comprends pas comment on peut sy habituer. Dans notre presse occidentale, à cause des opressions de Milosevic à lendroit du Kosovo, les Serbes sont très mal perçus. Dragan semble ignorer cela, ça ne le touche pas vraiment. Bref, il sen fout. Une chose est sûre, la haine ethnique des Serbes à lendroit des musulmans dorigine albanaise au Kosovo sest intensifiée avec les revendications des séparatistes. Dragan, lui, ne condamne que du bout des lèvres les décisions de Milosevic pourtant dénoncées partout, même sil reconnaît que tout le monde souhaite le voir partir.
Quant au nettoyage ethnique à l'endroit des Albanais kosovois dont Milo a été accusé par la communauté internationale, Dragan ne le nie pas. Jai même remarqué son sourire furtif quand jai abordé ce sujet. Quand je fais remarquer que tout ce que semblait souhaiter Milosevic, ce nétait pas de négocier mais simplement d'éliminer les musulmans, pourtant amplement majoritaires au Kosovo, Dragan le reconnaît et signifie même son approbation. Plus tard, en soirée, il sera plus direct. Il mexplique, en détails mais de façon confuse à cause de son mauvais anglais, ce quil appelle la "menace musulmane". Il rappelle que "partout où les musulmans se pointent et augmentent en nombre, ils causent du grabuge."
Pour Dragan, cest une réelle menace. Il voit se former lentement un cordon de frontières entre le monde arabe et lEurope, notamment et surtout via Chypre, par laquelle les musulmans viendront envahir lEurope. Selon Dragan, cest même la véritable raison qui a mené à la création de la nouvelle union européenne: faire blocus contre cette invasion. Au fait, Dragan ne croit pas en la nouvelle communauté européene, il ne croit donc pas que la Yougoslavie devrait en tirer exemple pour une éventuelle réunification.
On ne sera pas étonné quil approuve les politiques néo-nazies de Jean-Marie Le Pen en France, qui a proposé des solutions drastiques face à "linvasion musulmane que subit la France".
"Trust me", répète constamment Dragan, toujours sur son ton très fébrile. De toute évidence, cest un sujet très chaud. Dragan est convaincu que dici 20 ans, la nouvelle union européenne va éclater, comme lex-Yougoslavie en 1991, et la voie sera ouverte à la domination musulmane. À ce moment de la discussion, Dragan est très émotif, jen suis un peu ébranlé et je ne sais pas comment réagir.
"Arrête davoir peur de ce qui peut arriver, lui dis-je. Tiens, aujourdhui, est-ce que les musulmans tont enlevé quelque chose? Choisiras-tu de vivre dans la peur dune chose qui nest pas arrivée et narrivera probablement pas?"
-(Il se fait amer) Ah oui! Les Canadiens sont intelligents alors que nous...
Il avait dis la même chose plus tôt en soirée, sur un ton dhumour et de saine auto-dérision, mais cette fois le ton est plus sérieux. Devant la tournure négative du dialogue, jai regagné ma chambre. Mais pour clore la discussion sur une note positive, je lui suggère de regarder moins du côté des musulmans (et du danger potentiel) et de tourner son regard vers lui-même, son propre potentiel présent, et de prendre confiance.
"Car, lui dis-je, même si tu as raison au sujet des musulmans, tu ne dois pas vivre dans la peur dune hypothèse, mais dans le potentiel présent. Et de répondre par la haine à la haine ne peut mener quà la haine. Il faut chercher une autre approche et ne pas la chercher dabord dans la collectivité. Cest dabord et avant tout la responsabilité de chaque individu, un défi pour chaque humain."
Cest
là-dessus qua pris fin ma journée avec Dragan.
***
Il fait chaud pour ce temps de lannée. Cétait pareil en Grèce.
Jai même retrouvé deux habitudes que javais prises en Afrique: me
doucher ou me baigner souvent (il y a une piscine olympique en bas
de lhôtel) et les Fanta à répétition.
À Belgrade, on sent encore linfluence du communisme. On entend partout des "Da" ("oui") et dautres mots russes. Les bâtiments sont gris, les automobiles de classe inférieure, les faciès typiquement soviétiques. Mais à la grisaille de la ville la campagne répond par une verdeur et un air vraiment tonifiant. Création de lhomme ici, celle de Dieu là.
Les
gens s'adressent souvent à moi en serbe, ça veut dire que, enfin! je ne
passe plus pour un touriste, un touriste américain surtout. Cest
tout à fait par hasard que jai découvert que Belgrade était une ville fortifiée. Il
est vrai quelle a longtemps occupé une place stratégique à la croisée
de deux fleuves importants, le Danube et la Save. Je marchais comme
ça dans un parc quand je me suis retrouvé dans la
fortification. Très intéressant. Paraît quelle a été démolie et refaite
"des dizaines de fois" au cours de siècles.
Le cerbère de la porte
Cest là aussi que jai fait une rencontre très intéressante, de façon tout à fait anodine, presque manquée. Une minuscule boutique de souvenir bourrée de toutes sortes de trucs surtout liés à la guerre, flanquée dans un petit espace à même la fortification. Un monsieur dans la soixantaine, pas très enthousiaste.
Pour tout dire, ça sentait le fond de tonneau.
Après un peu de shopping dans la boutique, jallais partir mais lhomme ma retenu en moffrant un, puis deux verres de jus dorange. On présume que la vodka était réservée aux événements encore plus spéciaux. Il a déjà été dans des camps dété au Connecticut (comme moi au Vermon) et il a été journaliste à la pige, comme je le suis. Il a visité Toronto et Montréal. Comme Véronica et Dragan, il est d'accord avec le nettoyage opéré au Kosovo par son gouvernement. Dans son cas, je ne ressens pas de haine mais plutôt beaucoup damertume.
Voici en gros son opinion. Les Albanais sont venus chercher une meilleure qualité de vie dans la province serbe (yougoslave) du Kosovo, ils lont trouvé, et maintenant ils voudraient enlever cette terre aux Serbes? Un peu dur à accepter, mais sans rendre nécessaire la guerre. Ce quil faudrait, dit mon interlocuteur, cest sasseoir et parler. Malheureusement, non seulement Milosevic est un piètre négociateur mais les représentants du Kosovo musulman ne se sont pas présentés à la table préparé pour eux. Mon ami rappelle aussi que ce fut une grande erreur de Tito de donner autant dautonomie aux Albanais nouvellement débarqués au Kosovo au début du siècle. Il se méfie néanmoins du nationalisme extrémiste. Il rappelle ce que Hitler a tenté de faire. À plus forte raison, dit-il, aucune nation ne devrait être basée uniquement sur la religion, qui na rien à voir avec les frontières politiques. Cest justement la base du conflit au Kosovo.
Ainsi,
de la même façon quon a créé lÉtat juif dIsraël en 1949, le
Kosovo pourrait, lui, devenir un état musulman. Or, les Serbes sont très
attachés à cette province, la seule autre qui a survécu à léclatement
de la Yougoslavie en 1991 et qui forme maintenant, avec la Serbie, la
République yougoslave.
Au cours de la discussion, je faisais des liens avec le Québec mais on voit bien que cest une situation entièrement différente malgré certaines analogies. Le seul point en commun, cest quil existe dans les deux cas un mouvement séparatiste. Mais mon ami, "le cerbère de la porte", parle de tout cela avec beaucoup moins de passion que son jeune compatriote Dragan.
La vadrouille à Beograd
Le soir, jai le goût de mamuser, surtout que je suis seul (même si je suis seul?) Je veux me rendre au Sunset Strip, mais le taxi ne trouve pas. Heureusement que les taxis sont très abordables par ici. Je me retrouve au club Underground, près de la forteresse, mais comme dhabitude jarrive trop tôt (vers 23h) et il ny a que quelques clients. Les européens sortent tard. Cependant, la vodka et la bière locale continuent dêtre agréablement cheap dans le sens de pas cher: à peine 2$.
Je vais ensuite au Tas Club près de mon hôtel. Cest jeune, ça bouge, enfin! mais tout de même ça ne me convient pas. Je finis cette tournée des grands ducs au Bus Disco-bar lui aussi près de lhôtel. À lentrée, on me demande si jai un pistolet (!) et que si cest le cas, il faut le déposer. Intérieur agréable, atmosphère jeune et chaleureuse, musique des années 79 et 80, Eurythmics, Laura Branigan, Sugar Baby Love.
Sur le chemin du retour, jai encore mon Walkman:
"Its the dream, afraid of waking
That never takes the
chance...
Its the soul, afraid of dying
That never learns to live."
(Bette Midler, The Rose)
Je
ressens une grande paix, malgré la fatigue accumulée.
Les soldats
de la paix
Plus
tôt, ce jour-là, au soleil, en marchant dans le parc après avoir
longé le Danube, je suis tombé sur quatre jeunes garçons denviron trois
à huit ans qui jouaient là. Je me penche pour les cadrer et faire
une photo, pendant que la femme qui les garde observe avec amusement.
Deux dentre eux me regardent étrangement. Javais limpression quils
allaient me dire "pas de photo komrad!"

Le regard du plus vieux, pistolet jouet à la main, m'a fait une profonde impression. C'était un regard d'adulte, à la fois désabusé et menaçant. Le tableau était déjà riche en symbolique, mais juste avant que je croque la scène (ces hasards!), commence dans mes écouteurs la superbe chanson Soldiers of peace, de l'album American Dream de Crosby, Stills, Nash and Young. Absolument surréaliste dans les circonstances:
"The
soldiers of peace are not fighting the war
Les soldats de la
paix ne font pas la guerre
Theyre not looking for enemies, behind every door...
Il ne cherchent pas
des ennemis derrière chaque porte...
Theyre not looking for anyone, to kill or to mame,
Ils ne cherchent pas
de gens à tuer ou à mutiler,
The soldiers of peace are juste changing... the game."
Les soldats de la
paix ne veulent que changer le jeu.
Je ressentais une indicible tristesse pourtant mêlée de sérénité. Comment dire? Bouleversé, un peu illuminé.
Quitter Belgrade via le bidonville
Le lendemain soir, autre train de nuit, cette fois vers Budapest, en Hongrie. Jai "survécu" à la Serbie et au Kosovo. La banlieue Novi-Beograd est bien triste. Les affreux bâtiments en béton gris apparus sous le régime communiste se mêlent maladroitement aux petites maisons de briques rouges, beaucoup plus vieilles. Dès la sortie de la gare, je suis étonné: cachés en quelque sorte mais pourtant visibles pour tout voyageur, on traverse de petits bidonvilles. Joubliais: ce pays est encore considéré comme un pays en développement, le seul du continent européen.
Cest lheure du repas du soir. Une odeur de feu se répand dans le wagon-lit comme nous traversons le bidonville. Une petite fille nous tend tout grand ses deux bras. Une image étonnante, une image qui ne soublie pas.
Larrivée à Budapest est prévue pour 5h demain matin. Ce sera donc vers 7h, peut-être, me dis-je. Je minstalle comme dhabitude sur la couchette du milieu. Encore lhorizon, ces paysages typiques de la campagne balkane, à peu près inchangés depuis un siècle.
Le jour descend, le ciel se teinte de rose. Cest la pleine lune. Dans le Walkman, Annie Lennox:
"No more I love yous... Changes are shifting outside the world..."
Surréaliste, délicieux. Dieu doit être bon.
Un immense bien-être m'envahit,
j'avais perdu l'habitude.