CHAPITRE 21 VERONICA ET LA
SIGNIFICATION DE LA SOUFFRANCE
(Noter que ce chapitre est plus long que la moyenne des
autres)
(De
Thessalonique à Belgrade via la Macédoine et le Kosovo)
"Ô Charte des libertés, que de
crimes on commet en ton nom!"
(Madame Roland à la
guillotine, 1793)
Donc, ma décision était prise, je prenais un billet pour Belgrade, sur le train de nuit. Douze heures au total.
Les taxis sont difficiles à attraper en Grèce. Je
l'avais constaté à Athènes comme à Thessalonique. Pourtant, ce matin-là,
en quittant lauberge de jeunesse chargé de mon lourd sac à dos, le
premier taxi vers qui jai levé le doigt sest arrêté: suprise!
Quand je lui donne ma destination, la gare, il dit oui du premier
coup: étonnement.
En plus, il était de bonne humeur. Consternation!
Le train était presque à lheure. Confortable, jétais à laise, prêt pour cette dernière destination incertaine avant le sprint final menant à Bruxelles et au retour au pays. Le temps était beau, comme il la souvent été durant ce voyage.
Véronica, le choc de deux mondes
Appuyé à la fenêtre alors que le train sébranle, je remarque juste à côté de moi une jolie jeune femme qui fait ses adieux à son homme resté sur le quai.
Moi, jai une couchette, mais pas elle. Nous entamons la discussion et je massois devant elle. Les cheveux presque noirs sous les épaules, les yeux dun brun profond, de grandeur moyenne et de taille plutôt fine, à 26 ans Véronica a un look sportif et porte des jeans. Elle est Yougoslave et son mari est Grec. Elle me demande ce que je fais là. Je lui explique et elle répond:
"Wow, je rencontre un vrai world-traveller!"Ça piquait vraiment sa curiosité. Elle avait peu voyagé. Enseignante en anglais, elle maîtrise très bien cette langue. Jai très envie de savoir son opinion sur le problème du Kosovo (elle habite dailleurs cette région) et le "problème" musulman. Mais jai de la difficulté à obtenir une réponse. Finalement, jai droit à une leçon dhistoire en règle que je résume ici. Ce pays a un passé troublé et complexe.
LeRoyaume de Yougoslavie a dabord été dirigé par Tito (le vrai); puis il y a eut la Constitution de la République en 1912. Puis (ça se corse déjà) un "faux" Tito prend le pouvoir et le gardera pendant 50 ans. Il fait descendre les grosses têtes dans son entourage qui en savent trop sur son subterfuge et dans ces conditions rocambolesques il continue de diriger le pays. Ce président auto-proclamé a pourtant été un bon président, selon Véronica. Point crucial, cest lui qui a accordé de nouvelles libertés aux citoyens de la province du Kosovo, des Albanais musulmans dorigine (aujourdhui, ils forment pas moins de 90% de la population du Kosovo en crise).
Les Albanais qui étaient venus chercher au Kosovo une meilleure qualité de vie ont depuis lors bénéficié de certains privilèges provenant de cette "générosité" de Tito. Pourtant, aujourdhui, un groupe de rebelles veut la séparation. Véronica trouvent quils sont un peu difficiles, ingrats. Pour Véronica, même si la plupart des Serbes approuvaient les attaques du président Milosevic contre les rebelles du Kosovo, le président était déjà en perdition, de même que le Kosovo était "perdu dès le départ" pour la Yougoslavie.
"Milosevic était toujours caché. Le président américain, par exemple, a plusieurs ennemis à létranger, mais ceux de Milosevic sont surtout dans son propre pays. Nous, quand on voit un président se promener dans les rues et serrer des mains aux États-Unis, on nen revient pas."
Elle na pas beaucoup dautres commentaires,
sauf pour dire que Milosevic na pas été un bon président; il ne
négocie pas, ne parle pas, vit caché, nest pas très brillant.
Bref Milosevic devait partir. La Yougoslavie est le
seul pays de tout le continent européen qui est encore considéré "en
développement".
Pour Véronica, la vie continue malgré tout, comme la plupart des
autres qui comme elle sont moins touchés par ce conflit qui prend
pourtant place dans sa cour. Elle vient en Yougoslavie visiter sa
famille, et retournera ensuite en Grèce pour reprendre du boulot en
enseignement.
Le "problème" religieux humain
La religion... Nous en parlons beaucoup puisque cest l'aspect majeur des tensions ici, entre musulmans et orthodoxes. Nous parlons aussi de lAfrique, bien sûr. Là-bas, malgré la misère pourtant aiguë, ils ne pensent même pas au suicide, en contraste avec le Québec qui compte parmi les plus suicidaires au monde. Cest à ce moment que Véronica me prend vraiment au dépourvu en me confiant que sa propre mère sest enlevé la vie alors quelle navait que cinq mois.
"Ma mère était une artiste insatisfaite de ses conditions de vie et incapable de vivre en voyant les injustices partout autour; elle devait être idéaliste. Elle disait quelle narrivait pas à trouver sa place au soleil. Elle a laissé une lettre. À la fin, elle dit quil ny a pas que le corps qui a besoin de nourriture, mais lesprit aussi."
Je lui fais remarquer que cette dernière phrase est tirée dun discours de Jésus. Elle ne le savait pas. Sa mère était en effet très catholique mais cela ne la pas rendue heureuse pour autant.
On peut y voir que ce nest pas la religion en soi qui nous sauve, mais plutôt ce qui se passe dans lâme, dans lesprit de lindividu qui décide de suivre de son mieux la volonté divine, son intuition, le guide intérieur. Le salut vient ainsi à cet individu qui croit dans son coeur que cette union, cette coopération seule fait que son âme devient "survivante", quelle "continuera" son évolution, son chemin vers la perfection de son créateur. C'est du moins ma croyance que j'ai longuement expliqué à Véronica qui était très attentive.
Jai beaucoup parlé et elle a beaucoup écouté mais nous avons senti que cétait malgré tout un dialogue très constructif et selon les règles, comme ça narrive pas souvent en matière de religion. Jai découvert avec grand intérêt que nous avions une grande préoccupation en commun: la signification de la souffrance. Je lui raconte ce que jai appris là-dessus dans les derniers mois, tous les petits "hasards" qui sont venus contribuer à répondre à cette très grande question...
La souffrance de lautre ne peut pas être la nôtre, mais on peut consoler lautre avec notre amour; il ne sert à rien de sen révolter; le changement survient quand on cherche la contrepartie de la haine et la souffrance, leur antidote ultime: lamour véritable, sans conditions ni préjugés. Je mempresse de dire à Véronica que jai beau parler beaucoup de lamour, ça ne veut pas dire que jy sois le meilleur. Au contraire, ce genre damour est le défi de ma vie. Si devant la haine on répond par la haine, on participe au jeu funeste qui nous blesse tous tellement. Cest pourquoi il faut au moins essayer de répondre à la haine par lamour. Cest une règle mathématique: à chaque fois quune personne le fait, le changement tant attendu dans notre monde se produit, le "nouvel ordre ultime" (non politique ou social, mais spirituel) prend forme, réellement.
La discussion continue, le train défile dans la campagne du nord de la Grèce. Le soir tombe.
Les cyniques ny croient pas, à la réponse de l'amour à la haine. Ils préfèrent ne voir que les oeuvres des méchants. Ne soyons pas cyniques. Faisons selon nos forces et de notre mieux notre "devoir damour" et lâme du monde, Dieu, que nous bonifions ainsi, fera le reste, tout ce qui est hors de portée et de la responsabilité de lhumain.
Véro est révoltée, je le vois peu-à-peu. Mais son discours reste serein et cohérent. Elle veut comprendre. Nous sommes daccord pour dire que la "vraie religion" nest pas une simple sécurité trouvée par exemple dans les sacrements catholiques, rituels qui assurent (en principe) le salut, mais plutôt dans un désir sincère de communicer en esprit avec le Dieu en nous, de cheminer vers lui et de lui faire confiance pour nous guider sans violer notre volonté, qui est un don.
Les rationnels et les orgueilleux ne peuvent pas comprendre la foi. La foi implique lhumilité, labandon. Abandon à quoi? À l'esprit, lÂme du monde qui possède forcément une connaissance infiniment plus complète que lindividu, donc qui sait mieux que nous ce dont nous avons réellement besoin (et non ce dont nous pensons avoir besoin) et quand nous en avons vraiment besoin.
Cest un exercice difficile, bien sûr, le chemin de la foi véritable; mais il est à la portée de toute créature douée de volonté, de libre arbitre. Il est difficile "dexpliquer" la foi à un athée, parce que la première communion avec Dieu est éminemment personnelle alors que lathée voudrait une démonstration extérieure à lui, non personnelle. Le croyant na à lui offrir que son témoignage; quelques oeuvres, parfois... La foi ne peut donc émerger que de la volonté de lhumain. D'une certaine façon, elle ne peut quêtre donnée à soi par soi-même, par la volonté, ce fabuleux outil dont la décision la plus élevée sera de se subordonner avec confiance à une volonté supérieure, celle qui a pensé lunivers.
Cela signifie-t-il abandonner notre volonté et devenir
marionnettes et soumis? Bien au
contraire, il sagit de la bonifier par une coopération avec la volonté
supérieure. Tout cela nous est proposé gratuitement mais nous
devons dabord le vouloir.
Obstacle, erreur, ou apprentissage?
Je rappelle à Véro lextrait de lAlchimiste: "Quand quelquun trouve sa légende personnelle et désire réellement latteindre, tout lunivers conspire à laider à latteindre." N'est-ce pas une autre façon de voir la foi? Car une autre chose qui trouble Véronica, cest le grand nombre dobstacles, dévénements apparamment négatifs qui semblent se dresser entre elle et ses rêves. Je réplique que les meilleurs apprentissages que jai faits en Afrique sont venus de difficultés.
Elle enseigne aux enfants. Comment apprennent-ils? En lisant, en faisant de longues et savantes recherches? Non, en jouant, en se trompant, en se faisant mal parfois. Les gens qui parviennent à un grand confort et une grande sécurité font de moins en moins dapprentissages, en définitive. Le contrôle quils croient avoir acquis sur leur environnement est une grossière illusion; en réalité, leur sécurité limitée les rend très vulnérables car ils ont cessé dapprendre. Leur palette doutils cesse de senrichir et sont moins aptes à faire face aux... surprises de la vie.
Donc, tout dépend de notre façon de considérer ces obstacles. Nous les verrons soit comme un interdit total, une obligation de sarrêter ou même de rebrousser chemin, ou comme une une invitations à acquérir un nouveau diplôme à ajouter à notre CV de la vie, pas celui, vain, utilisé dans nos quêtes carriéristes mais celui quon ne peut lire nulle part sauf dans les gestes et les choix dune personne qui sont lexpression de sa sagesse.
Véro comprend mal comment on peut "aimer" un méchant. Cest un exercice difficile, encore. Bien sûr, la Justice a son utilité et il est souhaitable dimmobiliser les être nuisibles. Ce type de jugement est nécessaire. Mais il est de notre devoir en tant que membre de la communauté humaine de cette planète de ne pas juger lautre, dans notre coeur et avec notre petit procès personnel. Pourquoi? Parce que, seul, nous ne pouvons pas juger de façon éclairée. Il nous manque beaucoup de pièces à conviction, de témoins, bref il nous manque la connaissance. Cest pour cette raison que lévangile nous invite à ne pas juger de façon si injuste.
La meilleure chose que nous pouvons alors faire, cest aimer, à tout le moins sabstenir de juger et de haïr. Bref, si on ne peut rendre autrui "meilleur", occupons-nous donc à devenir soi-même meilleur. À chaque fois quun humain prend cette décision, il réalise lui-même son rêve de rendre le monde meilleur. Sa contribution peut sembler modeste, mais justement lhumble sen réjouira, et le monde aussi.
"Je... Je ne sais pas..."
Cette longue et profonde discussion que je nai que résumée ici laisse à Véro un vague sentiment de confusion.
"I just dont know...", laisse-t-elle tomber, comme pour détendre latmosphère, mais avec un sourire crispé. Je lui suggère de laisser tout cela décanter, de faire confiance au cerveau et au subconscient pour faire le tri et extraire les significations.
Le subconscient est un ordinateur beaucoup plus puissant que le
conscient. Il est un énorme disque dur alors que conscient
correspond à la mémoire vive (beaucoup plus limitée) de
lordinateur, celle quon utilise pour nos petits trucs du quotidien.
Confions nos interrogations à ce disque dur et oublions-le un
peu, car il est une partie de lesprit infini de lunivers, de Dieu;
cest-à-dire quil a le potentiel de tout savoir. Les
réponses viendront tôt ou tard. Cest un peu comme la foi
religieuse: on émet une prière et si elle correspond à un réel
besoin (contrairement à la loterie), alors la réponse viendra quand
elle sera prête et quand nous serons prêts à la traiter.
La foi exige dabord un exercice dhumilité, doubli de soi, de patience et de confiance. Le corps, outil temporaire dapprentissage, disparaît après quelques temps mais l'esprit humain qui l'anime est invité par lautre qui cohabite, le divin, à une association débouchant sur une aventure éternelle.
Et léternité, elle a tout son temps, contrairement à nous et nos préoccupations si pressantes.
Soyons donc patients. Cest un autre grand apprentissage que ma proposé ce voyage. Arrêtons de courir. Cessons de poursuivre de vaines ambitions. Cette course najoutera jamais une minute à notre vie matérielle tant chérie; au contraire, elle nous apporte la maladie. Et cette course, par-dessus tout, najoutera pas à notre trésor desprit; au contraire, elle sera toujours un voile épais sur ce trésor devenu introuvable. Arrêtons un peu. Regardons sous le voile. Quy a-t-il dans notre trésor? Quavons-nous en banque et que nous ne pouvions voir, grisés et faussement sécurisés par lefficience de nos 200 km/hr ? "
"Là où est ton coeur, là aussi sera ton trésor", enseignait Jésus de Nazareth.
Véronica et moi échangeons des pièces de monnaie. Elle me montre une photo de sa mère, qui était une jolie jeune femme comme Véronica. Elle me donne une petite plaquette supposée servir à protéger des rayons ultra-violets quand on la porte.
La Macédoine est un pays,
Monsieur. Lentrée est 18 $ US. Tout de suite.
Le voyage de la Grèce à la Yougoslavie en crise aura donc été, malgré mes appréhensions, exempt dincidents. Un petit imprévu ma cependant causé un embarras majeur quand le train est passé de la Grèce à la Macédoine. La Macédoine est une ancienne province de la Yougoslavie indépendante depuis 1994, sauf erreur. Incroyable mais vrai, javais oublié ce petit pays et donc de prévoir un visa! Quand le train sest arrêté au poste frontière, le douanier, feuilletant mon passeport, ma vite rappelé mon étourderie sur un ton qui ne laissait pas déquivoque quant au potentiel dincident diplomatique de laffaire. Véronica elle-même était surprise de mon oubli.
Le douanier fit donc:
"This is a country, you know? You need a visa, thats 18 $ US. Do you have the money?"
Il nétait pas en colère ou menaçant, mais plutôt partagé entre vexation et mépris. Fort heureusement, I had the money; jai toujours une centaine de ces billets "passe-partout" avec moi. Dans les pays balkans, le mark allemand est aussi utile cependant. Jai donc payé la somme qui équivaut à 35 $ canadiens et jai obtenu le visa sur place (une exception parce que je suis Canadien, selon Véro).
Jai pu ainsi, à ma grande joie, traverser les 250 kilomètres du territoire macédonien. Ça nous fait donc, attendez... 0.75 $ le kilomètre. "Pas besoin de se presser, le paysage est agréable!"
Une autre bonne: à un contrôle précédent, une heure plus tôt, le train était arrêté depuis presque une heure quand soudain Véro entend quelquun crier son nom à lextérieur. Cétait le douanier: il attendait que nous, juste nous deux, allions récupérer nos passeports. Ça veut donc dire que pendant que moi et Véro étions à refaire la théologie et à causer synchronicité le départ du train était retardé à cause de nous! On nen revenait pas. En effet, aussitôt nos passeports en main et à peine rassis à nos places, le train a repris la route. En plus, nous étions dans lavant-dernier wagon, de sorte que tout le monde nous regardait. Peu de sourires, avons-nous cru remarquer.
Embarassing, dear...
Cinq heures après le départ de Thessalonique, Véro nétait plus quà 260 km de sa destination, Nis, à la frontière du Kosovo et de la Serbie. Moi jen avais pour la nuit (à 9 heures de Belgrade plus au nord). Le trajet maura pris 14 heures à cause de la lenteur du train et de ses arrêts fréquents. Peu mimportait après tout... À ce stade-ci du voyage, plus que jamais, je surfais sur la vague.
Le nuit étaient tombée, il devait être autour de 22h et jétais fatigué. Véro aurait continué à discuter encore longtemps. On sest embrassés, je suis retourné au wagon-lit, ni lun ni lautre na pensé à laisser ses coordonnées, mais je me souviens lui avoir dit de ne pas douter quà partir de ce jour, nous faisions réellement partie chacun de la vie de lautre. Une nouvelle connection dans lunivers, comme deux neurones dans lorganisme vivant. Un cerveau planétaire un peu plus mature, plus conscient.
Je lui ai souhaité bonne nuit. Jai bien dormi, à part les trois autres contrôles nocturnes pendant que le train continuait de rouler. Mais javais prévu le coup: mon passeport était sous mon oreiller, tout près du jack-knife; cest à peine si je me souviens lavoir tendu au contrôleur (je parle du passeport, pas du jack-knife).
Demain matin, ce sera Belgrade. Où les troubles grondent.