CHAPITRE 17

ALEXANDRIE, FEMME VOILÉE À LA MER

"Une des plus belles passions de tous les temps."

 

Comme la plupart des gens, j’avais entendu parler d’Alexandrie de bien belle façon, de sa magie, ses mystères. La cité du Phare, bien sûr, et surtout la fameuse Bibliothèque. Cité de culture, de passion et d’ouverture sur le monde grâce à la fantastique fenêtre sur la Méditerranée.

Se rendre du Caire à Alexandrie est un jeu d’enfant: les trains font l’aller-retour une vingtaine de fois par jour, en deux heures trente minutes.  Le train est moderne, propre, climatisé, et le prix du billet est très abordable. À ma droite, un homme lit un journal dans une langue qui m’est totalement étrangère; à ma gauche, une femme au hidjab, belle, et son enfant dans les bras.  Il fait beau (il fait souvent beau en Égypte!) Nous parcourons le fameux et immense delta du Nil, là où le fleuve se divise en plusieurs confluents qui vont se déverser dans la mer. Cela fait bien sûr du Nord de l’Égypte la partie la plus fertile de ce grand pays.  On traverse des champs de culture, par exemple des orangers mais surtout du fourrage et des céréales. Les systèmes d’irrigation sont partout, on pompe l’eau de l’un des bras du fleuve pour les acheminer vers les champs. Les cultivateurs surveillent en se baladant à dos d’âne.

Moi, j’observe le paysage défiler comme un film sur un écran.

Tout bouge plus lentement. Je suis bien, comme depuis la première heure où je suis arrivé en Égypte. Certaines personnes parlent anglais, mais comme cela m’arrive souvent, je veux rester intérieur, je veux goûter pleinement, communier, je veux me sentir bien d’être seul au milieu de ces gens.  Marie-Denise Pelletier chantait si bien:  "Et je cours, je me raccroche à la vie... Je me saoule avec le bruit des corps qui m’entourent..."

Mais en ce moment j’écoute encore Chris Rea, avec son infiniment belle et triste chanson clôturant son album Espresso Logic, une grosse réflexion pour tout Occidental tel que moi:

And he closes his eyes, and he is gone, far away
Gone from all his confusion, gone from all the pain
He can easily see what a pointless waste
His modern life has become...

Chasing the gravy train
Chasing the dollar, chasing the clock...
Chasing his male friends, chasing... the boss.
Chasing it, as it was everything! It was nothing

Only the sound of his own breathing
Was all he really had, at the end of the day
And reason to wonder, reason to cry
To late for this selfish sinner
Who never, asked... why?

On voit aussi des villes en construction ou en sérieuse période de rénovation. Un point marquant de l’Égypte de notre époque: c’est un pays en fébrile construction. L’Égypte ne sera jamais plus la même, celle que nous font miroiter les livres d’histoire.

Ainsi en va-t-il d’Alexandrie elle-même.


La ville reine

Et ici, on ne parle pas de Toronto. Il y a 2 300 ans, le Grec Alexandre le Grand y installa la capitale de son empire. Alexandrie devint vite le port le plus important de la Méditerranée. Le phare du port est le premier à avoir été bâti. Maintenant disparu, il a été la Septième merveille du monde antique.  Les successeurs d’Alexandre en firent aussi une capitale intellectuelle. Poètes, savants et philosophes convergeaient vers le Temple des muses, le fameux musée.

Alexandrie, bien sûr, est aussi le lieu où Cléopâtre, grande reine d’Égypte, s’est enlevé la vie, drapée de ses habits d’apparats, en se faisant mordre par un serpent.  Au 15e siècle, le port perdit de son importance, mais il la retrouva en 1869 avec l’ouverture du canal de Suez. Très vite, la ville devint une ville cosmopolite où débarquaient milliardaires européens.  Encore aujourd’hui, on remarque de superbes immeubles rococo, souvenirs de cette période fastueuse

Alexandrie fait de grands efforts pour masquer la marque des ans, voire des siècles, de ces architectures qui lui donnent pourtant sa riche personnalité.  Non seulement on y construit intensément, mais on y assiste à l’un des plus ambitieux face-lift de mémoire d’homme. Et on le fait avec goût, ici, cette fois. Déjà très agréable et cool, Alexandrie devient tout à fait irrésistible au tournant du millénaire. On sent très bien que les entrepreneurs, les rénovateurs, ont voulu respecter la personnalité de la ville, dans ses angles, ses dimensions et surtout ses couleurs.

Ce pastel, partout!

Pourtant, malgré ces efforts, la seconde capitale de l’Égypte ne ressemble guère à la première. Point ici de minarets au-dessus des toits, de traces importantes de l’Antiquité ou de quartiers aux ruelles tortueuses.  En réalité, son charme n’a  rien de particulièrement égyptien.  Les plages d’Alexandrie n’ont malheureusement pas la grande classe. Elles sont jonchées de détritus, mais pas au point d’interdire la baignade. Les beaux coins se trouvent plus à l’ouest, à l’extérieur de la ville. Dans la partie est de la ville, les enfants pêchent sur les quais, on s’y fait bronzer parfois.

Chose certaine, j’éprouve un plaisir fou à me synchroniser avec ce tempo à la fois primesautier et détendu. Cool.

 

Alexandrie est aussi devenue une ville de shopping; sur la rue principale, on assiste à un étalage presque indécent de luxes divers à pleines vitrines.  Au hasard de mes promenades je tombe, juste à côté du McDonald’s, sur une toute petite cafétéria éminemment égyptienne, elle! Pain pita, haricots pilés dans l’huile, marinades, falafels, salade verte. Tout juste 1.50 $. Deux mondes divergents, que dis-je! deux planètes voisines sur le même trottoir.

Une ville qui se visite à pieds, en tramway, en calèche. Pas de grands monuments, même l’aquarium est à peine divertissant (la visite prend tout au plus 20 minutes) mais des mosquées remarquables.  Par-dessus tout, un état d’esprit, un mélange mutant de cultures francophones et anglophones. Et des contrastes, des contrastes. Cette femme voilée qui relève sa longue jupe pour aller à la mer...


"Quelle église fréquentez-vous au Canada?"

Dans le tram qui me ramène à la gare où je dois reprendre le train pour Cairo, le jeune homme assis juste devant moi me salue puis me tend une carte montrant le visage de Jésus et l’inscription: When I forgive, I forget (quand je pardonne, j’oublie).

Il me demande:

- Quelle église les gens fréquentent-ils au Canada? Catholique? Orthodoxe? Chrétienne? À cela je ne peux que lui répondre:

- À la fois toutes, bien d’autres encore et aucune.

Il me demande si moi j’y vais. Aujourd’hui, je suis laconique, je me contente de dire:

- Parfois... selon le besoin, l’impulsion.

À ce moment précis j’arrive à ma station et c’est sur ces mots que s’est terminée ma visite à Alexandrie. J’ai salué l’étranger et je suis descendu.


Quand l’Amérique aura disparu comme l’Atlantide

Sur le train du retour, les mêmes gens du même delta, qui cultivent les mêmes champs qu’il y a quelques jours, qu’il y a quelques millénaires.  Ils sont encore là et ils y étaient bien avant que ma civilisation américaine ne soit apparue et ils y seront très probablement longtemps après qu’elle se sera écroulée, comme tant d’autres puissantes sociétés, comme les Sumériens, les Grecs, les Romains, les Égyptiens de l’Antiquité.

Elles ont toutes disparues, sauf l'actuelle société égyptienne qui s’accroche désespérément et maladroitement à une gloire qui aura duré 15 siècles mais qui a été ternie depuis fort longtemps par l’usure du temps, une gloire désormais rien de plus que légendaire, mais encore payante.

Et la société américaine, elle? Dans toute sa puissance ponctuelle, elle n’a à peine que 300 ans. Trois cent ans! Déjà, elle est essoufflée, culturellement, socialement. Mais que sera-t-elle donc devenue, elle, dans 12 siècles? Existera-t-elle seulement encore? Aura-t-elle survécu comme l’Égypte l’a fait?

Mais tout ça, c’est bien. Tout doit passer et la disparition d’une société dans la réalité matérielle ne signifie pas le gaspillage de tous ses acquis, spiritiuels surtout. Les traces de son vécu peuvent disparaître du conscient des individus, mais elles restent imprimés dans l'inconscient individuel et collectif.

Par-dessus tout, je suis persuadé qu’elles restent imprimées dans les archives de l’Univers, dans la mémoire de Dieu et de l’homme glorifiés.

Je crois qu’elles sont utilisées, dans le passé, le présent, le futur. Dans l’éternité.


Et c'est très bien ainsi.