CHAPITRE 14
L’ALCHIMISTE DE L’ÉGYPTE
(Paulo Coelho, L’alchimiste)

(VOIR "Le Caire" plus bas)
Cet enseignement provenant de L'Alchimiste
est assurément la locomotive du best-seller de Paulo Coelho. Il
revient au moins quatre fois dans le livre, sous une forme ou une
autre. J’ai lu le livre (qui se dévore en trois heures) une
première fois à Rivière-du-Loup, un mois avant le départ pour le
Mali, et je l’ai relu une seconde fois juste avant de quitter le
Mali, en avril. La seconde lecture, bien sûr, était beaucoup plus
lumineuse, disons, que la première.
À ceux qui ne l’ont pas lu, attention, je raconte le punch : un jeune berger, endormi sous un chêne, en Espagne, fait deux fois le même rêve dans lequel il trouve un trésor aux pieds des pyramides d’Égypte. Fasciné par cette coïncidence, il vend ses moutons et part pour l’Égypte. Il s’embarque sur une grande caravane du désert et en cours de route il fait plusieurs rencontres remarquables, dont un Européen qui est à la recherche d’un "alchimiste" supposé capable de changer les métaux en or. Après maintes mésaventures, il arrive à son objectif, les pyramides d’Égypte. Alors qu’il est là à se demander par où commencer à chercher le trésor qu’il a vu en rêve, des bandits surgissent et menacent de le tuer.
Mais le chef lui demande quand même ce qu’il est venu faire là. Le jeune homme lui explique son rêve. Le chef se moque de lui, lui disant qu’il a lui-même rêvé deux fois, dernièrement, qu’il trouvait un trésor au pied d’un chêne, en Espagne, mais que lui ne traverserait pas le désert pour une raison aussi sotte ! Et il laisse partir le berger.
Il venait de trouver son trésor, conclut Coehlo.
À la recherche de trésors
fabuleux...
C’est peut-être pour une raison ressemblant à celle du berger que j’étais assis là, à l’aéroport de Bruxelles, les yeux fixant le paysage à travers les énormes baies vitrées, les tripes nouées par l’anxiété, à attendre l’avion retardataire qui doit nous mener au Caire.
Qu’est-ce que je fais là ? Pourquoi je fais ça ? Qu’est-ce qui me manque tellement? Que vais-je trouver ?
Mes émotions sont mêlées, plus que jamais. Les gouttes de tilleul semblent jouer leur rôle contre le trac mais la fatigue me guette, je le sens. J’y vais à mon rythme, centré sur ce que je ressens, prêt à toute éventualité, prêt à tout annuler, quitte à faire un simple aller-retour au Caire ! De toute façon, le billet aller-retour est à peine plus cher que l’aller simple. Je regarde les gens passer. Des inconnus, ils ont un avion à attraper pour Dieu sait où. J’aurais le goût de demander au premier passant de me serrer un peu. Je le répète, la solitude n’est pas facile dans ces moments.
Je n’ai même pas mon Walkman sur les oreilles, je ne peux endurer aucune musique ; aucune chanson ne me réconforte. Une seule exception : une cassette que j’ai trouvée à Bamako et que je réécoute sans cesse depuis et à laquelle je m’accrocherai jusqu’à la fin du voyage. C’est une compilation, Best of love, apparemment anodine, qui compte de très belles chansons, uplifting and inspiring, dirait-on en anglais. Deux en particulier, la superbe Forever young de Alphaville, et 74-75 des new-yorkaisConnells. Elles m’ont transporté, pas forcément par les paroles, mais par l’esprit qu’elles dégagent. Une chanson à elle seule peut nous redonner du courage.
Let’s just die young or let’s just live forever,
We don’t have the power but we never say never...
Forever young, I wanna be, forever young
Do you really want to live forever, and ever ?
(Alphaville, Forever young)
I was the one to let you know,
I was your sorry ever after...
Giving me more and I’ll defy
Cause you’re really only after, 74-75.
(The Connells, 74-75)
Car c’est bien mon petit courage personnel que je mets à l’épreuve, ou qu’ " on " met à l’épreuve. N’oublions pas les quatre mois que je viens de vivre: ce n’est pas comme si je débarquais à Bruxelles pour m’amuser une semaine ou deux. Est-ce moi et seulement moi qui m’impose ces "vacances difficiles"? Tout cela n’est-il que ma décision et seulement ma décision ou y a-t-il d’autres forces en jeu qui me font des grands signes? Je me suis senti mieux en général depuis hier, à part l’anxiété et quelques migraines. Pas facile de s’adapter à l’insécurité. Et je suis très insécure.
Enfin, voilà le petit avion de la KLM qui nous amènera à Amsterdam, un vol d’une vingtaine de minutes, un saut de puce, à peine le temps de grimper à 3 000 mètres et de redescendre à Shipohl. De là, nous sauterons dans l’avion nous menant au Caire.
Je continue de me répéter, incrédule: "Ça a l’air si simple, comment cela se peut-il..?", encore tenté de rebrousser chemin et de prendre l’autre avion, pour Montréal. Je sais que la situation est instable en Égypte depuis quelques temps. Qu’est-ce que je fais, je monte ou non?
Arrivés à Amsterdam, il faut faire vite, le long courrier de Martinair est fin prêt, il ne manque que nous, les quelques passagers en provenance de Bruxelles. Fidèle à mon habitude, je serai le dernier à monter: je cours dans l’aéroport vers la porte 83, à l’autre bout, et c’est énorme, Shipohl! Pas de blague, à peine assis à mon siège, nous décollons dans les dix minutes suivantes. Je suis assis à côté d’un vieil Anglais qui habite depuis des années au Caire, il me donne des conseils, me rassure.
Étrangement, aussitôt que je suis dans l’avion et que nous décollons, non seulement l’anxiété tombe mais la fatigue aussi, il me semble. Je présume que c’est parce que j’avais besoin de bouger, de faire face à la musique, à ma "légende personnelle", d’écouter avec confiance les directives de "l’Univers qui conspire pour m’aider à l’atteindre."
Dans l’avion, on nous présente le dernier De Niro. Je n’en reviens pas: pas plus tard qu’hier, à Bruxelles, j’ai payé une note de 16 $ au cinéma pour le voir. Comme j’étais très à l’avance pour le check-in, à Bruxelles, je me retrouve assis tout à l’avant de l’avion, pratiquement dans la classe affaires. Cool. J’ai beaucoup prié ces dernières heures, pour avoir du courage, pour alléger le poids de la solitude, pour être guidé. Jamais je n’en ai eu autant besoin. Devant les interrogations et l’inquiétude, j’ai encore une fois tout remis entre les mains du grand Ordinateur, celui qui est à la fois le commencement et la fin.
Je pense de plus en plus à ceux qui seront à l’aéroport à mon retour à Montréal. Je vais les serrer, je vais sûrement brailler. Il me faudra dire à ma mère que je l’aime et qu’elle est tout ce qui compte pour moi. (NDLR: Finalement, il n’y aura qu’une personne... et demi. On y reviendra.)
Le Caire, ou Capharnaüm
Mon arrivée au Caire a mis fin pour de bon à mes dernières inquiétudes: comme du beurre dans poêle.
Nous touchons le sol vers 1h du matin. Mais je me sens bien. Dans l’avion j’ai parlé à un autre jeune voyageur, Anthony, un Néo-Zélandais. Nous convenons de trouver ensemble un hôtel. Aucun problème. Les passeports, l’achat de devises, trouver un hôtel, tout se passe avec une facilité qui me déconcerte. Il faut dire que les Égyptiens ont l’habitude avec les touristes.
Aussitôt les douanes passées, on trouve plusieurs guides "officiels". L’un d’eux nous met dans un minibus pour nous conduire à l’hôtel Ismailia, en plein cœur de la ville, au square El-Tahrir, qui est rond, bien sûr; comment pourrait-il en être autrement! À mon étonnement, même s’il est tard, les voies rapides et les rues sont presque désertes. Nous filons à vive allure, à l’égyptienne (c’est-à-dire comme si les lignes sur la voie étaient invisibles). Je trouve frappant le chaos de la cohabitation des gris bâtiments récents et des mystérieuses anciennes mosquées.
L’hôtel
Ismailia (prononcer Izmélaïa)est plutôt bien pour un deux
étoiles. On y retrouve la clientèle habituelle des auberges de
jeunesse. La chambre et le petit déjeuner pour à peine dix dollars.
Occupant les deux derniers étages d’un immeuble qui en compte dix,
l’ascenseur ressemble plus à un monte-charge. Quand j'y monte avec
Anthony, le guide et nos sacs, je retiens littéralement mon souffle
pendant les 90 secondes de l’ascension (ou était-ce 20 minutes?)

On est reçu par Moustapha, un type rondelet d’une quarantaine d’années, très pince-sans-rire, on s’entend aussitôt. Au matin, la réalité nous rattrape: l’incessant bruit du trafic (carrément dangereux le jour), les klaxons, les prières provenant des puissants haut-parleurs de différentes mosquées, la musique émanant des quartiers autour. En fait, c’est une véritable cacophonie. Amusante, à la limite.
Je me sens bien, il y a définitivement une atmosphère de vacances dans l’air; ça faisait longtemps... Moustapha s’amène, un peu poché, il a dû mal dormir. Allure très décontract, sandales bon marché aux pieds. Je lui troque mon Walkman défectueux contre une nuitée. J’en trouverai un autre dans une boutique. Le prix indiqué correspond à 60 $ canadiens (120 livres égyptiennes), mais le type derrière le comptoir ne peut résister à mon offre: 30 $ américains. Bonne affaire.
"Good price, my frriend..."
Les Égyptiens sont des vendeurs incontournables et redoutables. On apprend vite le jeu: à chaque coin de rue, un type nous aborde, parfois en feignant de nous bousculer, toujours selon le même schéma, (en roulant bien les r):
- Hi!
How arre you? Wherre arre you frrom?
- Ah! Canada! Good place, welcome to Cairro my frriend. What arre you looking forr? Hey! - - Trrust me! Come and see my shop, good prrice!
Et ainsi de suite. Je me trouve des contre-stratégies, par exemple répondre en français, assez efficace. Pour les récalcitrants trilingues, on peut faire le coup du sourd-muet qui parle en signes. Ça m’a dépanné quelques fois. C’est un aspect lassant. Malgré tout, ce sont des gens chics, cools. Une seule fois, l’un d’eux a mal réagi; visiblement vexé par mon refus de négocier, il m’a envoyé promener. L’Égypte est un endroit où revenir, c'est indéniable.
Une seule fois, aussi, j’ai accepté d’aller voir la shop en question. Un petit homme bourru m’a bousculé sur le trottoir, s’excusant, m’invitant illico à visiter une parfumerie absolument délirante au square El-Tahrir, propriété d’un type absolument charmant du nom de Omar. Oui, Omar est le sosie en tout point conforme de l’acteur Omar Sharif (NDLR: le vrai acteur vit en Égypte; j'ai un doute: était-ce lui?) Sa boutique, remplie partout de grandes bouteilles et petits flacons de parfums raffinés, semble sortie tout droit d’un conte.
On discute longuement, de l’Égypte, du Canada. Quand je lui explique que c’est mon anniversaire (preuves à l’appui!) il me fait une offre que je ne peux refuser, sur ses parfums Touthankamon, Nefertari... Je manque d’affection, mais je me rabats sur les pâtisseries et autres douceurs, notamment au café Internet. Il y a des agences de voyage à tous les coins de rue. Juste au coin de la mienne, un McDonald’s, un Pizza Hut, un Kentucky Fried Chicken et de petits restaurants-bistros où on peut déguster la pitssa aux légumes et fumer un bon coup avec ces énormes pipes à tuyau, typiques des pays arabes. La sécurité? Pas de problèmes, il y a des miliciens armés de mitraillettes à presque tous les coins de rue. Au centre commercial? On passe d’abord par un détecteur de métal. On ne rigole pas.
Sharm-el-Sheik, la Riviera
égyptienne
À l’extrémité de la péninsule du Sinaï, à 700 kilomètres au sud du Caire, en coupant par Suez, existe un petit centre de villégiature, Sharm-el-Sheik, en plein développement, sur les rives de la mer Rouge. Sharm est un peu à la mer Rouge ce que Nice est à la Méditerranée, avec beaucoup, beaucoup moins de charmes.
Quand même, si je dois visiter le sud, ce ne sera pas à Louxor, où il y eut une attaque de terroristes contre un groupe de touristes il y a quelques mois, faisant une soixantaine de victimes.
Départ
du Caire à 10h. En fait, je manque ce car et je dois le rattraper,
en taxi, à la station suivante. Beau grand car climatisé, télé,
toilette, thé, café, jus. Le conducteur ne niaise pas: 125 à 130
km/h. J’ai des flashs du car plein de touristes Allemands qui a sauté au
Caire l’année dernière. Nous arriverons à Sharm en six heures, en
comptant une demi-heure pour casser la croûte et quelques contrôles
routiers. La route est un peu monotone, pour être franc. C’est
le désert, les puits de pétrole, les affiches d’hôtels genre Banana Holiday.

Heureusement,le Golfe de Suez à l’ouest et les montagnes du Sinaï à l’est (surtout dans les trente derniers kilomètres) offrent à voir et à rêver. Il fait beau, environ 30 degrés, l’eau d’un bleu turquoise fait un contraste exquis avec le désert. Voyage calme et sans histoires, à part les contrôles routiers, nombreux mais assez brefs. Je vais m’asseoir à l’avant, juste à côté du conducteur pour prendre des photos et mieux apprécier le paysage.
Nous arrivons à Sharm en fin d’après-midi. Je vais à un premier hôtel hors de prix où je me lie aussitôt d’amitié avec le commis, Mohamed, qui m’amène à l’auberge Pigeons House, sur la plage, 20 $ la nuit, petit déjeuner inclut, encore. C’est très propre et accueillant, franchement agréable, ma chambre très modeste est du0 genre "hutte". Il y a un restaurant, table d’hôte à environ 15 $. Fruits de mer délicieux, il va de soi. Mais "Sharm" porte mal son nom: une petite ville plutôt moche, plusieurs touristes, Italiens surtout, et peu de "locaux". La promenade sur la plage est très inventée. Tout est très cher, hôtels, restos, McDo. Cependant, le paysage est insolite: dans cette région désertique, il n’y a presque pas d’arbres, la mer Rouge et le Sinaï enflammé dominent tout.
Demain matin, le hasard et l’Univers allaient encore
faire les choses à ma convenance.
Demain soir, je serai encore un tout petit peu plus croyant, un peu
plus amoureux de Dieu et de sa création.