KAFOLO ET FERKESSÉDOUGOU (CÔTE D’IVOIRE)
"Ce qu’on ne peut pas exprimer nous gouverne."
Les lignes ferroviaires en Afrique de l’Ouest se sont beaucoup dégradées durant les dix dernières années. À Bamako, il y a encore quelques jours, j’entendais des histoires d’horreur à propos de la ligne Bamako-Dakar. Je me réjouis que ma famille ait choisi de prendre l’avion pour parcourir cette distance, en février dernier.
L’autre train important est celui que j’attends à la gare de Bobo ce matin. Ce tchou-tchou pas pressé assez achalandé fait la très longue liaison d' "environ" 25 heures entre les capitales du Burkina, Ouagadougou, et celle de la Côté d’Ivoire, Abidjan. J’y monterai pour faire le trajet de Bobo à Ferkessédougou ; 500 kilomètres, six heures trente. Pas mal. (Note: plusieurs des wagons des lignes Dakar-Bamako et Ouagadougou-Abidjan ont été fournis par le Canada.)
La nuit dernière, j’ai fait un peu d’angoisse et j’ai peu dormi. Assis à la gare, éternel Walkman sur les oreilles, le courage me manquait quelque peu mais j’étais déterminé à suivre mon itinéraire. Agréable surprise : le train est assez agréable, malgré une désuétude certaine et des odeurs d’urine assez prenantes près des toilettes. Malheureusement, comme les cars, la climatisation y est devenue inopérante. Le train n’a qu’un petit 45 minutes de retard. Il fait chaud. J’ai très hâte qu’on avance, au moins pour faire du vent. Je suis en nage, je m’éponge souvent. La chaleur me cause une congestion des sinus, je prends des Sudafed. Bientôt, le convoi se met en branle. Nous garderons une bonne vitesse de croisière.
Le paysage est beau, je me demande ce qu’en pensent nos passagers clandestins sur le toit du wagon...
Il y a une sorte de restaurant-bar. Un bien grand mot! Au menu, vous l’avez en mille : des sandwiches à la sardine ou au pâté et des sucreries (Coke, Fanta, Sprite) ! Me rappelant la galère de l’entrée au Burkina, je redoutais de passer une nouvelle frontière. Mais l’entrée en territoire ivoirien n’a rien de la paranoïa entourant celle au Burkina. Peut-être parce que nous sommes en train. Quand même, nous serons immobilisés une bonne heure et demi à la frontière. Tous les passeports sont contrôlés. Je tiens toujours à mon estampille... Il est près de 21h, nous toucherons Ferkessédougou vers minuit.
Tout compte fait, ce voyage en train a été la plus belle section du voyage en Afrique jusqu’à maintenant.
Tiens, cet iconoclaste de Ray Davies, des Kinks, qui chante, bien à propos :
I’m not cheap,
you understand,
Circumstance has forced my hand
To be a cut-price person in a low-budget land...
(Low budget)
Ferkessédougou, la ville dortoir
Quand nous arrivons à Ferké, vers minuit, plusieurs personnes dorment sur le quai. On me recommande fortement de ne pas faire à pieds la distance pourtant courte séparant la gare de l’hôtel : je me ferai agresser, c’est certain. Mon intuition me dit de suivre ce conseil. Mais une demi-heure plus tard, un bon samaritain accepte de m’amener en ville. Heureux de ne pas avoir à dormir sur le quai ! Je me trouve une chambre au Relais Senoufo pour 5 000 FCFA (15 $), incluant - ô bonheur ! - la climatisation mais aussi quatre énormes cafards dont l’un qui me regarde dans l’overflow du robinet.
J’en ai des frissons dans le dos. Je leur fais la guerre. Bilan: 4-0 pour moi, mais je dors quand même avec la lumière, sachant que ces méprisables bêtes la détestent. Le guide Routard avait raison : Ferké est une petite ville sans intérêt. Je veux me rendre à Kafolo, petit village à 125 km en brousse, vers l’est, où se trouve le Safari Lodge. Un chauffeur de taxi me propose l’aller-retour pour 125 $. Heureusement, je finis par découvrir le Badjan, un minibus 22 places de Renault, qui fait la liaison, deux fois par jour, pour... 5 $ aller-retour.
Malgré ce prix plus que raisonnable, j’estime qu’avec les 28
passagers (plus un mouton et quelques poules, j’ai compté) entassés
dans le 22 places, l’affaire est très rentable pour les proprios. On
ne le dira jamais assez : incroyable ce qu’on peut tirer de ces
vieux véhicules qui ont la vie dure dans les pistes de brousse.
Décidément rock’n roll, mais l’aller se fait très bien. J’étais
assis à l’avant. Une seule fois, pendant qu’on roulait, j’ai dû
lever le coude gauche pour qu’un type ajoute de l’eau au radiateur.
Sur les 125 km de piste, on arrête dans quelques villages.
Les premiers 95 km sont difficiles, notamment à cause des récentes pluies, mais les 30 derniers sont beaucoup mieux, une fois entré dans le parc national de la Komoë. La végétation est très riche, et cela depuis le Burkina. Je commence à trouver que je suis loin de chez nous. Pourtant, c’est loin d’être fini : dans six jours, transit en Belgique, dans dix, l’Égypte.
Au Safari Lodge, c’était plutôt calme depuis deux jours, quand je suis arrivé. En fait, le premier soir, j’étais le seul touriste. J’en ai profité pour faire connaissance avec le gérant, Danny Évrard, un belge, "africain depuis 25 ans". Je me suis baigné dans la piscine mais l’eau tiède ne rafraîchissait pas. J’ai fait en sorte de me reposer. On y sert de la bonne bouffe. Chère, bien sûr. Je vais parfois essayer la gargote juste à côté au village, où il y a même une sorte de dépanneur, rudimentaire, va sans dire. J’ai une belle chambre. Les oiseaux chantent, je me rends compte que ça faisait longtemps que je n’avais pas entendu ça.
Le lendemain, moi et Danny on a eu de la visite, deux Allemands qui se baladent à travers le pays en moto. On est allé voir les hippopotames sur la belle rivière Komoë qui coule juste à côté. Très prudemment, nous nous sommes approchés, mais pas trop près, des pachydermes : en Afrique, ils sont les animaux sauvages qui tuent le plus. Étonnant, quand même. La rivière compte aussi des variétés de caïmans et de serpents bien engraissés. Et dire qu’il y a à peine trois centimètres entre le bord de la pirogue et l’eau, entre la sécurité et la grande tasse.
Les hippos sont plutôt calmes, ils sortent peu de l’eau en cette saison sèche. La grande saison des pluies commence dans une quinzaine de jours. Mon objectif est d’avoir quitté l’Afrique avant cette date. J’ai oublié mon parapluie...
Le lendemain, une autre visite assez extraordinaire : un Cessna
en provenance de Abidjan, des invités de marque de Danny. L’avion se
pose sur une piste qui passe carrément à travers le village de
Kafolo. Tous les villageois sont là pour l’événement.

Au troisième jour, on compte une vingtaine de visiteurs sur place. Je rencontre un jeune Japonais qui voyage seul. Il travaille à Abidjan pour une compagnie d’import-export. Il me propose d’aller faire un safari-photo avec lui, à bord de son 4x4 flambant neuf. Je saute sur l’occasion.
Nous avons croisé quelques bébêtes, notamment des bandes
d’antilopes nous coupant la route, quelques singes, plusieurs
buffles que nous avons pourchassés et des hippos. Presque plus de
lions, de panthères ou d’éléphants, ils se font rares, ils se
cachent. Pas de girafes non plus, elles ont disparu de la région.

Chasser l’éléphant en les
faisant sauter aux mines
Parmi les visiteurs, on compte quelques militaires. Ils viennent aider à la lutte au braconnage. Le braconnage sauvage est l’une des raisons pourquoi la faune est moins diversifiée que par le passé.
Danny croit que dans dix ans, à ce train, il n’y aura plus rien. Certains braconniers vont même jusqu’à faire sauter les éléphants avec des mines en Tanzanie ! Dans notre région, les braconniers sont surtout des Lobi Burkinabé, à ne pas confondre avec les Lobi Ivoiriens, plus civilisés, dit-on, et qui craignent les Burkinabé. Ces derniers, dans cette région de la Côte d’Ivoire, sont en surnombre et imposent leur loi.
Or, le gouvernement (ministère des Eaux et Forêts) n’a pas les moyens de protéger adéquatement le parc, les gardiens n’ont pas de gazole pour leurs véhicules, etc. C’est pourquoi des Français sont arrivés hier pour intervenir. Leur seule présence dans les parages a un effet dissuasif sur plusieurs bandits. Une solution pourrait être appliquée bientôt : on va créer un espace restreint de 7 km par 15 km où les touristes pourront chasser moyennant de grands frais, surtout si la bête abattue est une femelle. Ces sommes serviraient à la lutte au braconnage.
Ce matin, il y a eu un violent orage. On le considère comme la première pluie de la grande saison. Mais sa violence est surtout au niveau du vent et de la pluie, non du tonnerre ou de la foudre. Aussitôt, cela a apporté une fraîcheur et allégé l’air, contrairement aux pluies du Mali, le 12 février et le 18 avril.
Je retiens de mon séjour en Afrique, entres autres nombreux apprentissages, que la chaleur demande beaucoup d’efforts d’adaptation, que je manque d’affection et d’un confident (ça c’est plutôt nouveau sur la liste) et carrément de divertissements.
Le téléphone ne fonctionne pas. Je ne peux rejoindre Bamako pour confirmer mon avion vers Bruxelles que je dois prendre dans environ 48 heures. Ici, je suis loin de Bamako, imaginez Bruxelles. Il paraît que je ne pourrai même pas appeler de Ferké. Peut-être de Sikasso, à 24 heures d’avis. (Finalement je le ferai de Bamako même, à moins de 12 heures du grand départ...)
C’est avec plaisir que je passerai quelques jours à Bruxelles. Je continue de mal comprendre les gens comme Danny qui restent longtemps dans des endroits comme ici. Je dois me rendre à l’évidence que ce n’est pas pour moi ; à cause du manque de confort mais surtout l’ennui. J’aime la nature, le silence vivant de la forêt et la méditation qu’il favorise, mais j’ai absolument besoin d’avoir accès aux avantages de la ville. J’ai besoin de l’équilibre entre ville et nature, stimulations et méditation.
J’ai surtout, surtout, besoin du mouvement (physique ou mental) inhérent à la découverte.
Retour à Bamako, objectif
Bruxelles. Le calvaire.
De Kafolo, j’ai repris le Badjan vers Ferké. Je ne savais pas ce qui m’attendait. Cette fois, j’étais assis complètement à l’arrière, tassé dans un coin. Pendant un bon quatre heures ! Le calvaire interminable. À Ferké, il pleuvait un peu. Je ressentais une énorme lassitude et le soir commençait à tomber. Mais je devais sauter dans un autre car pour me rendre à Sikasso, au Mali, et de là à Bamako où j’avais un avion à attraper (absolument !) dans environ 36 heures.
Normalement, le trajet Ferké-Sikasso demande cinq heures, on m’avait donc dit qu’on arriverait vers 23h. On n’y est arrivé qu’à 1h du matin, et à Bamako à 7h. "Que veux-tu, c’est l’Afrique ! Je n’ai pas fermé l’œil de la nuit, malgré le grand confort du car : je ne peux pas dormir dans les moyens de transport, sauf sur une couchette dans un train. Multiples longs arrêts et contrôles, passons les détails. Mon retour de Côte d’Ivoire allait prendre encore plus de temps (22 heures) que l’aller, déjà interminable lui-même. Le même cauchemar en reprise et en pire, j’étais découragé.
Disons
les choses clairement : je
commençais à avoir marre de mon voyage en Afrique. Il faut dire
que je ne l'ai pas vécu dans le plus grand confort et la plus
grande facilité. C’est pourquoi le chemin vers Bamako m’a paru si long
et pénible. Ma réaction a été la carapace émotive, une sorte de pilote
automatique ou une tête chercheuse avec pour seul objectif, Bamako. Pour
comble, l’avion qui m’attendait était un vol de nuit. Tout baigne...
J’arriverai à Bruxelles réellement épuisé, émotivement et
physiquement. À quelques jours d’un retour à Montréal, ou de la suite
de la cavale... en Égypte.