CHAPITRE 12
KAFOLO ET FERKESSÉDOUGOU (CÔTE DIVOIRE) "Ce quon ne peut pas exprimer nous gouverne."
Les lignes ferroviaires en Afrique de lOuest se sont beaucoup dégradées durant les dix dernières années. À Bamako, il y a encore quelques jours, jentendais des histoires dhorreur à propos de la ligne Bamako-Dakar. Je me réjouis que ma famille ait choisi de prendre lavion pour parcourir cette distance, en février dernier.
Lautre train important est celui que jattends à la gare de Bobo ce matin. Ce tchou-tchou pas pressé assez achalandé fait la très longue liaison d' "environ" 25 heures entre les capitales du Burkina, Ouagadougou, et celle de la Côté dIvoire, Abidjan. Jy monterai pour faire le trajet de Bobo à Ferkessédougou ; 500 kilomètres, six heures trente. Pas mal. (Note: plusieurs des wagons des lignes Dakar-Bamako et Ouagadougou-Abidjan ont été fournis par le Canada.)
La nuit dernière, jai fait un peu dangoisse et jai peu dormi. Assis à la gare, éternel Walkman sur les oreilles, le courage me manquait quelque peu mais jétais déterminé à suivre mon itinéraire. Agréable surprise : le train est assez agréable, malgré une désuétude certaine et des odeurs durine assez prenantes près des toilettes. Malheureusement, comme les cars, la climatisation y est devenue inopérante. Le train na quun petit 45 minutes de retard. Il fait chaud. Jai très hâte quon avance, au moins pour faire du vent. Je suis en nage, je méponge souvent. La chaleur me cause une congestion des sinus, je prends des Sudafed. Bientôt, le convoi se met en branle. Nous garderons une bonne vitesse de croisière.
Le paysage est beau, je me demande ce quen pensent nos passagers clandestins sur le toit du wagon...
Il y a une sorte de restaurant-bar. Un bien grand mot! Au menu, vous lavez en mille : des sandwiches à la sardine ou au pâté et des sucreries (Coke, Fanta, Sprite) ! Me rappelant la galère de lentrée au Burkina, je redoutais de passer une nouvelle frontière. Mais lentrée en territoire ivoirien na rien de la paranoïa entourant celle au Burkina. Peut-être parce que nous sommes en train. Quand même, nous serons immobilisés une bonne heure et demi à la frontière. Tous les passeports sont contrôlés. Je tiens toujours à mon estampille... Il est près de 21h, nous toucherons Ferkessédougou vers minuit.
Tout compte fait, ce voyage en train a été la plus belle section du voyage en Afrique jusquà maintenant.
Tiens, cet iconoclaste de Ray Davies, des Kinks, qui chante, bien à propos :
Im not cheap,
you understand,
Circumstance has forced my hand
To be a cut-price person in a low-budget land...
(Low budget)
Ferkessédougou, la ville dortoir
Quand nous arrivons à Ferké, vers minuit, plusieurs personnes dorment sur le quai. On me recommande fortement de ne pas faire à pieds la distance pourtant courte séparant la gare de lhôtel : je me ferai agresser, cest certain. Mon intuition me dit de suivre ce conseil. Mais une demi-heure plus tard, un bon samaritain accepte de mamener en ville. Heureux de ne pas avoir à dormir sur le quai ! Je me trouve une chambre au Relais Senoufo pour 5 000 FCFA (15 $), incluant - ô bonheur ! - la climatisation mais aussi quatre énormes cafards dont lun qui me regarde dans loverflow du robinet.
Jen ai des frissons dans le dos. Je leur fais la guerre. Bilan: 4-0 pour moi, mais je dors quand même avec la lumière, sachant que ces méprisables bêtes la détestent. Le guide Routard avait raison : Ferké est une petite ville sans intérêt. Je veux me rendre à Kafolo, petit village à 125 km en brousse, vers lest, où se trouve le Safari Lodge. Un chauffeur de taxi me propose laller-retour pour 125 $. Heureusement, je finis par découvrir le Badjan, un minibus 22 places de Renault, qui fait la liaison, deux fois par jour, pour... 5 $ aller-retour.
Malgré ce prix plus que raisonnable, jestime quavec les 28 passagers (plus un mouton et quelques poules, jai compté) entassés dans le 22 places, laffaire est très rentable pour les proprios. On ne le dira jamais assez : incroyable ce quon peut tirer de ces vieux véhicules qui ont la vie dure dans les pistes de brousse. Décidément rockn roll, mais laller se fait très bien. Jétais assis à lavant. Une seule fois, pendant quon roulait, jai dû lever le coude gauche pour quun type ajoute de leau au radiateur. Sur les 125 km de piste, on arrête dans quelques villages.

Les premiers 95 km sont difficiles, notamment à cause des récentes pluies, mais les 30 derniers sont beaucoup mieux, une fois entré dans le parc national de la Komoë. La végétation est très riche, et cela depuis le Burkina. Je commence à trouver que je suis loin de chez nous. Pourtant, cest loin dêtre fini : dans six jours, transit en Belgique, dans dix, lÉgypte.
Au Safari Lodge, cétait plutôt calme depuis deux jours, quand je suis arrivé. En fait, le premier soir, jétais le seul touriste. Jen ai profité pour faire connaissance avec le gérant, Danny Évrard, un belge, "africain depuis 25 ans". Je me suis baigné dans la piscine mais leau tiède ne rafraîchissait pas. Jai fait en sorte de me reposer. On y sert de la bonne bouffe. Chère, bien sûr. Je vais parfois essayer la gargote juste à côté au village, où il y a même une sorte de dépanneur, rudimentaire, va sans dire. Jai une belle chambre. Les oiseaux chantent, je me rends compte que ça faisait longtemps que je navais pas entendu ça.
Le lendemain, moi et Danny on a eu de la visite, deux Allemands qui se baladent à travers le pays en moto. On est allé voir les hippopotames sur la belle rivière Komoë qui coule juste à côté. Très prudemment, nous nous sommes approchés, mais pas trop près, des pachydermes : en Afrique, ils sont les animaux sauvages qui tuent le plus. Étonnant, quand même. La rivière compte aussi des variétés de caïmans et de serpents bien engraissés. Et dire quil y a à peine trois centimètres entre le bord de la pirogue et leau, entre la sécurité et la grande tasse.
Les hippos sont plutôt calmes, ils sortent peu de leau en cette saison sèche. La grande saison des pluies commence dans une quinzaine de jours. Mon objectif est davoir quitté lAfrique avant cette date. Jai oublié mon parapluie...
Le lendemain, une autre visite assez extraordinaire : un Cessna en provenance de Abidjan, des invités de marque de Danny. Lavion se pose sur une piste qui passe carrément à travers le village de Kafolo. Tous les villageois sont là pour lévénement.

Au troisième jour, on compte une vingtaine de visiteurs sur place. Je rencontre un jeune Japonais qui voyage seul. Il travaille à Abidjan pour une compagnie dimport-export. Il me propose daller faire un safari-photo avec lui, à bord de son 4x4 flambant neuf. Je saute sur loccasion.
Nous avons croisé quelques bébêtes, notamment des bandes dantilopes nous coupant la route, quelques singes, plusieurs buffles que nous avons pourchassés et des hippos. Presque plus de lions, de panthères ou déléphants, ils se font rares, ils se cachent. Pas de girafes non plus, elles ont disparu de la région.

Chasser léléphant en les
faisant sauter aux mines
Parmi les visiteurs, on compte quelques militaires. Ils viennent aider à la lutte au braconnage. Le braconnage sauvage est lune des raisons pourquoi la faune est moins diversifiée que par le passé.
Danny croit que dans dix ans, à ce train, il ny aura plus rien. Certains braconniers vont même jusquà faire sauter les éléphants avec des mines en Tanzanie ! Dans notre région, les braconniers sont surtout des Lobi Burkinabé, à ne pas confondre avec les Lobi Ivoiriens, plus civilisés, dit-on, et qui craignent les Burkinabé. Ces derniers, dans cette région de la Côte dIvoire, sont en surnombre et imposent leur loi.
Or, le gouvernement (ministère des Eaux et Forêts) na pas les moyens de protéger adéquatement le parc, les gardiens nont pas de gazole pour leurs véhicules, etc. Cest pourquoi des Français sont arrivés hier pour intervenir. Leur seule présence dans les parages a un effet dissuasif sur plusieurs bandits. Une solution pourrait être appliquée bientôt : on va créer un espace restreint de 7 km par 15 km où les touristes pourront chasser moyennant de grands frais, surtout si la bête abattue est une femelle. Ces sommes serviraient à la lutte au braconnage.
Ce matin, il y a eu un violent orage. On le considère comme la première pluie de la grande saison. Mais sa violence est surtout au niveau du vent et de la pluie, non du tonnerre ou de la foudre. Aussitôt, cela a apporté une fraîcheur et allégé lair, contrairement aux pluies du Mali, le 12 février et le 18 avril.
Je retiens de mon séjour en Afrique, entres autres nombreux apprentissages, que la chaleur demande beaucoup defforts dadaptation, que je manque daffection et dun confident (ça cest plutôt nouveau sur la liste) et carrément de divertissements.
Le téléphone ne fonctionne pas. Je ne peux rejoindre Bamako pour confirmer mon avion vers Bruxelles que je dois prendre dans environ 48 heures. Ici, je suis loin de Bamako, imaginez Bruxelles. Il paraît que je ne pourrai même pas appeler de Ferké. Peut-être de Sikasso, à 24 heures davis. (Finalement je le ferai de Bamako même, à moins de 12 heures du grand départ...)
Cest avec plaisir que je passerai quelques jours à Bruxelles. Je continue de mal comprendre les gens comme Danny qui restent longtemps dans des endroits comme ici. Je dois me rendre à lévidence que ce nest pas pour moi ; à cause du manque de confort mais surtout lennui. Jaime la nature, le silence vivant de la forêt et la méditation quil favorise, mais jai absolument besoin davoir accès aux avantages de la ville. Jai besoin de léquilibre entre ville et nature, stimulations et méditation.
Jai surtout, surtout, besoin du mouvement (physique ou mental) inhérent à la découverte.
Retour à Bamako, objectif
Bruxelles. Le calvaire.
De Kafolo, jai repris le Badjan vers Ferké. Je ne savais pas ce qui mattendait. Cette fois, jétais assis complètement à larrière, tassé dans un coin. Pendant un bon quatre heures ! Le calvaire interminable. À Ferké, il pleuvait un peu. Je ressentais une énorme lassitude et le soir commençait à tomber. Mais je devais sauter dans un autre car pour me rendre à Sikasso, au Mali, et de là à Bamako où javais un avion à attraper (absolument !) dans environ 36 heures.
Normalement, le trajet Ferké-Sikasso demande cinq heures, on mavait donc dit quon arriverait vers 23h. On ny est arrivé quà 1h du matin, et à Bamako à 7h. "Que veux-tu, cest lAfrique ! Je nai pas fermé lil de la nuit, malgré le grand confort du car : je ne peux pas dormir dans les moyens de transport, sauf sur une couchette dans un train. Multiples longs arrêts et contrôles, passons les détails. Mon retour de Côte dIvoire allait prendre encore plus de temps (22 heures) que laller, déjà interminable lui-même. Le même cauchemar en reprise et en pire, jétais découragé.
Disons
les choses clairement : je
commençais à avoir marre de mon voyage en Afrique. Il faut dire
que je ne l'ai pas vécu dans le plus grand confort et la plus
grande facilité. Cest pourquoi le chemin vers Bamako ma paru si long
et pénible. Ma réaction a été la carapace émotive, une sorte de pilote
automatique ou une tête chercheuse avec pour seul objectif, Bamako. Pour
comble, lavion qui mattendait était un vol de nuit. Tout baigne... Jarriverai à Bruxelles réellement épuisé, émotivement et
physiquement. À quelques jours dun retour à Montréal, ou de la suite
de la cavale... en Égypte.