CHAPITRE 11
BOBODIOULASSO (Burkina Faso): LA RÉCOMPENSE
Au
matin, je quitte la Casafrica, située un peu à l’écart de la
ville, pour me diriger vers la mission protestante nichée en plein cœur
de la cité. Je me sens bien, je me sens mieux, je ne sais pas trop
pourquoi. Depuis que nous avons passé la frontière hier soir, je
respire mieux. À cause de plein de petites choses. Les routes sont
belles, bien goudronnées, droites, bien signalisées. Ça fait plus
sérieux!

Quant à Bobo dioulasso ! La ville m’apparaît plus propre et moins bidonville que tout ce que j’ai vu au Mali. Elle n’est pas très bruyante, il y a plusieurs goudrons (rues asphaltées), la végétation est riche, les gens sont accueillants, les bâtiments moins... rustiques, plus richement aménagés et plus colorés, les lampadaires sont nombreux, bien alignés. Opérationnels. En fait, l’énergie, l'atmosphère est est bonne. Je suis sous le charme. Pour la première fois depuis mon arrivée en Afrique, je suis dans un endroit où j’ai non seulement le goût de rester, mais aussi de revenir.
J’insiste : Bobo est belle, assez bien conçue, assez propre (je vois ma première poubelle publique en trois mois), pas trop malodorante, les gens sont souvent bien habillés. La "fierté africaine", dont on m’avait parlé, c’est ici que je la remarque vraiment pour la première fois ; je parlerais même d’un art de vivre. Et à la mission, j’ai une chambre très bien dans un environnement charmant, à 6 $ la nuit. Dans ma chambre, je tombe sur un livre : Where he leads, de Dale Evans Roger. Je me sens soudain inspiré. C’est ce livre qui me donnera l’idée d’écrire ce que vous lisez en ce moment.
"Hasard incroyable 7" : Dans un chapitre précédent je racontais la fois où j’ai ouvert mon évangile à la page contenant une brindille oubliée là cinq mois avant, pour tomber pile, à cette page, sur un sujet abordé par l’abbé trois heures plus tôt. J’avais pourtant ouvert le livre pour chercher un autre passage. Or, ce matin, je suis allé à l’église chrétienne située juste à côté de la mission. J’ai entrevu la Bible de mon voisin, juste entrouverte à Hébreux 11. J’ai donc ouvert l'évangile à ce chapitre qui, bien sûr, commence justement par le passage qui me trottait dans la tête et que je cherchais depuis déjà quelque temps :
"La foi est une ferme assurance des choses qu’on espère, une démonstration de celles qu’on ne voit pas."
Et au moment où j’écris ces notes, dans ma chambre, je lève les yeux et je vois l’affiche au mur, montrant un poussin sortant d’un œuf. Le texte dit (je traduis de l’anglais) :
"Je vois autour un monde parfois dur mais je vois aussi Dieu pour me guider et me mener à destination. "
Je ne dis pas que je suis un miraculé, mais qu’en penser, à la fin ? À partir de ce moment, il ne persiste plus le moindre doute dans mon esprit: mon gardien ou une quelconque personnalité ou entité d'un ordre différent du mien a choisi ce moyen (la lecture, l'imprimé, puisque j'y suis sensible) pour me communiquer des trucs.
La fête des masques
Cette fête funéraire rituelle prend place quand un chef de village
décède. La fête a lieu six mois après le décès. Des hommes masqués et
vêtus de costumes très colorés déambulent dans les rues avec dans les
mains de longues tiges qu’ils utilisent pour faire des bonds ou...
frapper les passants. Chacun de ces hommes masqués représente un
esprit différent, à la chasse de mauvais esprits qui pourraient
empêcher le défunt d’aller au paradis. Les spectateurs, surtout les
enfants, sont terrifiés et s’enfuient. Le manège peut durer des heures,
voire des jours.

Au fil des ans, ce rituel est devenu une fête populaire, exactement comme la très sérieuse Toussaint est devenue cette mascarade populaire qu’est l’Halloween. Je me suis retrouvé sans le vouloir au milieu d’une telle fête dans les rues de Bobo. Les gens (à 95 % des mâles) prennent vraiment le "jeu" à cœur. J’ai été impressionné, un peu effrayé, de voir venir vers moi cette masse de gens, une vraie vague, s’enfuir des "masques" en courant vers moi.
Au passage de la meute de jeunes, l’un d’eux a tenté d’un geste vif mais sans succès d’agripper l’appareil photo que je portais au cou. Une jeune fille est même venue se réfugier contre moi, car les Blancs ne risquent rien : aucun masque ne les touchera, tradition oblige. J’en suis fort aise ! N’empêche que quand j’ai photographié un "masque" frappant quelqu’un, deux ou trois gars ont voulu m’arnaquer en exigeant de l’argent, essayant de me faire croire que je venais de commettre une offense. Un autre type m’a alors pris le bras et m’a éloigné d’eux
Plus tard, j’ai causé religion avec Papas, au petit bar très sympathique en face de la mission. Il est de Banfora et donc, évidemment, il connaît Yan et Mélanie, qui ont fait leur stage là. Papas est musulman mais il a un petit évangile des Gidéons dans sa poche, tout comme le mien. Je vais souvent à ce bar siroter, encore et toujours, en fait la plupart du temps, mon tonic water et causer d’actualité locale avec la jeune barmaid ou avec Arnaud. Le soir, des musiciens viennent jouer. Bobo a une réputation de ville culturelle, j’ai tendance à y croire. Il flotte ce je-ne-sais-quoi dans l’air, quelque chose de cool. On trouve même quelques terrasses où peut goûter la bière locale, des cafés, de la musique à gauche et à droite.
Bamako, qui n’est quand même pas infernale, est quand même un cauchemar à mes yeux, comparée à Bobo. Et je ne suis pas le seul à tenir ces propos. Pourtant, le Burkina est aussi pauvre sinon plus que le Mali. Bref, tout laisse croire que les Burkinabé sont plus habiles à faire plus avec moins. D’aucuns commentent que c’est là un des rares aspects positifs de l’ancien régime militaire renversé en 1995.
Le marché est, bien sûr, tout ce qu’il y a de plus africain. Finalement, ça ressemble à certains de nos grands marchés aux puces. Je mets au défi quiconque de ne pas trouver ce qu’il lui faut. J’ai acheté le Coran, j’ai commencé à l’étudier. Un peu nébuleux! À titre profane, je remarque quand même dans le Coran une ouverture spirituelle et même une ouverture vers le christianisme qui, paraît-il, n’est pas nécessairement vu comme un grand ennemi par l’islam, contrairement à ce qu’on croit souvent.
Ces deux grandes religions auraient sûrement beaucoup à s’apprendre mutuellement. Évitons de tout rejeter de l’islam à cause de quelques bandes de fanatiques qui font les manchettes à la télé ; n’oublions surtout pas que les chrétiens aussi ont eu leurs fous furieux ! J’ai rencontré des pompiers de la ville ; cinq d’entre eux faisaient la pause dehors devant le camion-pompe. Recrutés chez les militaires, ils sont bien vêtus, les camions sont étincelants. L’un d’eux, Joseph Daman, me demande mon adresse. Nous sommes maintenant correspondants.
Tout le monde à qui je cause me demande mon adresse. Jusqu’au serveur du restaurant. Dans les jours suivants, je le verrai plus souvent et on aura de longues conversations.
Soudain, le Club Med...
Je me suis surtout fait un nouvel ami, Arnaud, un jeune Noir de seize ans. C’est par hasard qu’on s’est adressé la parole quand je marchais en ville. Il est aussitôt devenu mon guide, en fait mon ami. Je ne l’ai pas vraiment payé, mais je lui ai payé différentes choses en guise de rémunération. On est allé au cinéma en plein air, un cinéma ordinaire sauf qu’il n’a pas de toit. Le dernier Van Damme, Arnaud a bien aimé.
Arnaud est gentil, poli, en fait réservé, très respectueux. Il allait à l’école jusqu’à tout récemment, mais c’est trop cher. Il vient parfois me chercher à ma chambre, et nous allons faire des courses ensemble. Mais je suis déçu d’entendre le gardien des lieux me demander discrètement d’éviter, si possible ces visites des "garçons de la rue". Nous avons loué une motobécane (quel pied !) à 15 $ la journée. Nous sommes allés à la campagne, dans un lieu retiré en forêt appelé la guinguette, à environ 15 kilomètres de la ville. Une merveille de petit lagon alimenté par des sources. On raconte que les premiers colons venaient régulièrement s’y baigner sans danger. Ça commençait à ressembler au Club Med. Décidément un point tournant de tout le voyage.
Au retour, on va à la sorbetière non loin. Des douceurs dont Arnaud n’a sûrement pas l’habitude. Moi non plus, à bien y penser. Je trouvais déjà Bobo charmante, voilà que je m’amusais comme un jouvenceau. Nous avons aussi visité un village non loin de Bobo. Incroyable, à quelques kilomètres à peine de la ville, me voilà à visiter un village qui me rappelle ceux, isolés, de la brousse malienne.
À la fin de cette journée de vent, de baignade et de soleil, on se tape une bonne bouffe au restaurant. On s’amuse bien, on s’entend bien. Je serai sous le charme de Bobo jusqu’à la fin. Bien sûr, j’ai un peu abusé de la motobécane, au soleil. Résultat, j’ai la peau brûlée, des chaleurs, des nausées et des maux de tête. Une insolation en règle. Encore heureux que je portais un foulard sur mon crâne vulnérable.
Ça ne tombe pas très bien, puisque je dois partir vers la brousse de la Côte-d’Ivoire demain.
Prochaine étape, l’une de ces villes dont le nom tient mal sur certaines cartes : Ferkéssédougou.