CHAPITRE 9 BAMAKO ET LE MALI : UN DERNIER COUP DE BALAI
Je
continue à dire quil fait chaud. Très chaud. Les
Africains eux-mêmes s'en plaignent.
Jai
fait un gros ménage dans mes affaires. Je réduis au minimum, jai
fait plusieurs petits cadeaux aux enfants dà côté, Mariam, Konimba.
Je suis là dans ma petite chambre poussiéreuse et caniculaire de
la concession, à contempler mon univers qui tient dans deux sacs de
voyage. Jen amène un au Burkina Faso et en Côte dIvoire, mais je
récupérerai le second à mon retour de ce périple, juste à temps
pour prendre lavion vers Bruxelles.

Jai aussi profité de ma fin de séjour à Bamako pour lire. Beaucoup, toutes sortes de trucs. Le livre dUrantia (la 5e révélation dépoque), de même que les évangiles sur les enseignements de Jésus de Nazareth (superbe site malgré les publicités). J'ai aussi lu Nietchze, de même que Vexkül (Mondes animaux et mondes humains), j'ai relu Harold et Maude (délicieux) et survolé Robinson Crusoé et Le monde de Sophie. Aussi, entre nous, La philosophie dans le boudoir de Sade, juteux cocktail de cochonneries et de philo-choc. Ah ! oui, un ou deux Archie. Faut savoir rigoler.
Mes émotions sont toutes mêlées ce matin. Joie, déception, bonnes et mauvaises appréhensions, craintes et curiosité. Je me prépare à partir un peu loin dans deux autres pays inconnus, et cette fois je serai seul. Je me réjouis davoir réussi, à force de beaucoup de "bonne attitude", dabord à respecter les autres stagiaires, et ensuite à me gagner au moins un peu de leur respect.
Jai limpression que toute lexpérience ma mené "seulement" à ça : apprentissage de lamour, du respect, de la foi aussi. Apprentissage du courage, car les Africains en ont beaucoup, et de lhumilité. Je ne suis pas nécessairement fait pour la vie en groupe. Être entouré de gens, oui, mais sans être obligé de mengager envers eux. Quant à la foi Mon défi, à moi comme à dautres, est le suivant : je veux vivre selon la foi en Christ parce que je crois que cest la source ultime qui répond à tous mes vrais besoins. Mais quand je ne trouve pas cette foi autour de moi, jai tendance à me retirer, à me cacher un peu, comme pour vivre ma peine. Or je commence à penser que ce nest pas la chose à faire.
Jécrivais lautre jour à Sonia : Où est ma place ? Ma place est-elle simplement sur la Terre, le temps que jy suis ?
Ma place, en fait, est auprès de Dieu, car lui seul na pas de frontière. Et puisquil a pensé lunivers et lhomme et quil les observe depuis le commencement, cest auprès de lui que je dois rechercher la perspicacité, et non auprès dhumains imparfaits comme moi, limités dans leur connaissance et leur discernement.
Je me demande comment je vais pouvoir finir mon voyage, connaissant létat de mes émotions et sachant ce qui me manque déjà de mon pays. La réponse, on le verra, se trouve dans ladrénaline du voyage. La motivation est justement daller dune découverte à lautre, cest lessence dans le réservoir dune vieille bagnole. Je dois surtout faire des apprentissages, tout en évitant la "questionnite aiguë", disait Sonia.
Je suis fatigué, las. Ce stage, même marqué de bons moments, a été une suite de petites épreuves contre ma confiance, mon courage, mon estime propre, ma capacité daimer. Une suite de leçons sur les relations humaines, la confrontation avec les peurs, les ambitions et les égos des autres comme des miens. Et tout ça en terre étrangère, très étrangère. Mais jaurai une réponse à la toute fin (voir lépilogue). Cela est fatigant. La fatigue physique, la chaleur. Mais la vraie lassitude nest pas là. Jai besoin de trouver la paix. Faut-il pour cela faire le tour du monde ? Jen doute maintenant. Chose certaine, pour la trouver, il faut dabord essayer den répandre autour.
Justement, chez Aly Guindo, lors de notre mission à Sikasso, en février, javais lu, affiché sur son mur, une pensée extraordinaire :
Les gens sont
déraisonnables et égocentriques, aimez-les quand même.
Si vous faites du bien, on vous accusera de vouloir en
tirer avantage ; faites du bien quand même.
Lhonnêteté et la franchise vous rendent vulnérables ; soyez
honnêtes et francs quand même.
Le bien que vous faites aujourdhui sera oublié demain ; faites du
bien quand même.
Ce que vous avez mis des années à construire peut être détruit en
un jour ; construisez quand même.
Si vous réussissez, vous vous ferez de vrais ennemis et de faux amis ;
réussissez quand même.
Adieux à Sébénikoro
Cest beaucoup tout cela qui est ressorti du séminaire final que nous avons fait à Sébénikoro, la tranquille "Boucherville" de Bamako, plus précisément au centre Abbé David. Nous y avons eu loccasion de réfléchir beaucoup, sous le magnifique arbre à palabre et jy ai eu loccasion de prier. Je dois apprendre à mieux prier, pas dans les livres de prières mais surtout en esprit, en communion.
" Hasard incroyable 6 "... Une religieuse, au centre, ma fait cadeau dune Bible qui mintéressait beaucoup à cause de son analyse quelque peu différente, je dirais "moderne", des écritures. Cest la Bible des communautés chrétiennes, qui nest pas recommandée officiellement par Rome... Pour faire une histoire courte et éviter de trop radoter... Je vois un signet dans cette Bible quon vient de me donner, avec linscription : Heb 2, 14-18. Je vais voir le passage et, vous vous en doutez (que voulez-vous, je ny suis pour rien !) cétait encore un message pour moi (et bien dautres en fait):
"Il lui fallait donc (Jésus) ressembler en tout à ses frères et devenir ce grand-prêtre de compassion, mais aussi fidèle au service de Dieu (...) Il a été éprouvé par la souffrance, il peut donc secourir ceux qui sont éprouvés."
Je ne prétends pas avoir beaucoup souffert ; mais ce passage est un autre apprentissage répondant à une interrogation que javais.
Mais où est-il, ce Dieu qui
permet tant de souffrance ?
Voici une histoire vécue.
"Une infirmière va chez une vieille dame de 86 ans, seule et malade
dans sa chambre dun immeuble délabré. Voyant une
prière affichée au mur, linfirmière se demande:
Où est-il, le dieu de cette femme ?
Linfirmière met de lordre, réussit à trouver de quoi à donner à manger à la dame, assise devant la fenêtre obstruée, les lèvres remuant vaguement.
Linfirmière se demande encore : Seigneur, comment avez-vous pu abandonner cette pauvre femme? Elle nourrit la femme, appelle un médecin. Le taxi arrive. La dame prend le bras de linfirmière et une fois assise elle se penche vers elle pour dire : Merci, merci, en lui pressant la main. Linfirmière entend alors, aussi clair que quelquun parlant à haute voix, la réponse à sa prière : Non, je nai pas oublié cette femme. Je tai envoyée. Un sentiment de honte, puis de gratitude, envahit linfirmière." (Par Hilary L. Lorhman).
Durant mon séjour en Afrique, et particulièrement "à la dernière minute", à Sébénikoro, jai encore trouvé, "par hasard", dautres réponses à la question de la souffrance, à part celles mentionnées plus tôt. À tel point quà un moment jai regardé vers le ciel en pensant : Ça va, jai compris ! Sébénikoro, à part le passage de la Bible, je suis tombé sur la revue Lactualité religieuse (no. 163, fév. 98) qui demandait à la une : La souffrance est-elle divine ? Puis la revue Prier (no. 116, nov. 89) qui titrait : La prière dadoration contre la peur.
Dans ce numéro de Prier, on cite le sociologue Émile Durkheim qui a dit : "Le sens des souffrances humaines est de permettre lascension à un ordre spirituel et des forces supérieures qui nous libèrent de celles qui ont provoqué la souffrance."
Il y a avait aussi, le croiriez-vous ? la revue La tour de garde, quun Témoin de Jéhovah, une Malienne ma spontanément tendue, à Sikasso, et qui titrait : Quand la souffrance aura disparu Tout un numéro sur le sujet. Et enfin, encore à Sébénikoro, je me suis familiarisé avec un enseignement bouddhiste au sujet de la souffrance :
"Il est possible dêtre heureux dans le moment présent où les conditions du bonheur sont réunies. Tout est là. Nous sommes déjà dans le royaume de Dieu. Ce quil faut, cest nous éveiller. Le chemin de léveil permet dutiliser la souffrance comme matériau, afin de pouvoir la dépasser. Ainsi, la souffrance est dabord un potentiel déveil que nous portons en nous. Le chemin consiste à se détacher des causes, non pas les rejeter mais apprendre à les vivre autrement, dans la paix."
Cest donc dans un état de grande fragilité que je me lançais encore plus loin dans linconnu pour les trois prochains mois. Pourquoi ? Juste avant de quitter pour de bon Bamako, je suis retombé sur un grand poète québécois qui a marqué au fer rouge la fin de mon adolescence :
Je ne suis pas
bien du tout assis sur cette chaise
Et mon pire malaise est un fauteuil où lon reste
Immanquablement je mendors et jy meurs.
Mais laissez-moi traverser le torrent sur les rochers
Par bonds quitter cette chose pour celle-là
Je trouve
léquilibre impondérable entre les deux
Cest là sans appui que je me repose.
(Hector de Saint-Denys Garneau, Regards et jeux dans lespace)
Quand même -- sauf respect pour Garneau -- le reste du périple nallait pas être particulièrement "reposant".