CHAPITRE 8
LE HASARD, MASQUE DE DIEU
"J’ai touché à toutes mes poches, pour me rendre compte
que ce qui me manquait, c’était par en dedans.
Je me sentais seul comme une rivière abandonnée par des
enfants...
Pour aider le monde, faut savoir être aimé."
(Paul Piché, L’escalier)
Les trois semaines que j’ai passé à Bamako en mars et avril (entre la fin précoce de mon stage et le séminaire) ont été assez fructueuses malgré tout. J’ai eu tout le temps de travailler mon rapport de stage ainsi que quelques reportages à être publiés au Québec (le sida... le fleuve Niger...) Les cinq autres stagiaires qui habitaient depuis le début à la "concession" à Bamako ont été très cools de m’accueillir (de m’endurer?), visiteur imprévu.
Avec bonheur aussi j’ai trouvé deux cafés internet où je pouvais travailler mes textes mais surtout écrire à tout le monde, en long et en large, presque tous les jours. Voici les dernières lignes de mon rapport de stage:
"Beaucoup de poussière a été soulevée dans ma vie depuis environ
un an. Je suis quand même heureux. Un peu troublé, très fatigué,
bousculé, mais heureux. Je suis plus (+), comme je le souhaitais. Me
restera à prendre des décisions: comment faire fructifier ces
apprentissages, dans ma vie et sur les chemins futurs.
Je suis à un stade de la vie qui
correspond habituellement aux tournants, aux grandes décisions.
Pourtant, j’ai l’impression que tout me reste à faire. Cela ne me
décourage pas, au contraire. Devant ces nouveaux défis, quelle sera mon
attitude? Quels seront mes choix?
Ma vie sera en bonne partie ce que je
voudrai qu’elle devienne, en accord avec ma foi. Tout comme je considère
qu’elle a été, souvent en tout cas, ce que j’ai voulu. Petits pépins et
grands bonheurs inclus."
Il faisait encore plus chaud à Bamako qu’à Sévaré. Rappelons qu’à cause de El Nino, des records de chaleur vieux de 30 ans (!) ont été battus en Afrique de l’Ouest, déjà l’un des endroits les plus chauds au monde: pendant les mois de février, mars et avril, le mercure n’a que rarement descendu sous les 40 degrés celcius. À mon départ, le 4 mai, il avait fait 48 degrés à Bamako et 50 à Tombouctou. À noter qu’à 50 degrés, on peut garder des plats au chaud dans un four. Sur ce plan, on ne pouvait tomber plus mal. Même les Africains se plaignaient: "Ah! non, c’est trop chaud, là". À cette température, au soleil, les gâteaux lèvent tout seuls.
C’est peut-être pour ça que je suis tombé malade dès le premier soir. Ou peut-être est-ce à cause des petits fours achetés dans une gargotte quelconque entre Sévaré et Bamako. Peut-être enfin le mélange de la chaleur, du gros cigare et de la bière que j’ai pris à mon arrivée. Tout ça pour dire qu’après trois mois en Afrique sans malaise physique majeur, je me suis enfin tapé une tourista infernale. Le pire a duré environ 72 heures, mais j’ai été malade pendant cinq jours. J’étais blême, misérable. En fait, ça a failli tourner mal. Heureusement que les Cipro, antibiotiques-choc, ont fait effet, ainsi qu’un traitement adéquat (réhydratation, bananes et yogourt pendant deux ou trois jours).
Je prenais au moins cinq douches par jour. Je restais parfois accroupi, poupée sans vie, sous la douche fraîche. Pour limiter les dégâts, je ne portais plus qu’un bermuda sans ceinture ni sous-vêtement. Welcome to Bamako, j’en menais pas large. Bref ces quelques jours ont été assez troublants sur les plans émotif et physique. J’ai vécu toutes les émotions, les remises en question, j’ai braillé, j’ai ri, tout y a passé. De la rancoeur et de la colère même, vite chassés; de la déception aussi. Ces quelques jours ont été difficiles surtout parce que Roselyne a pensé me renvoyer au Canada. Elle l’avait fait avec un stagiaire du groupe précédent et ce geste avait été très critiqué. Heureusement pour moi, elle a mis de côté cette option.
Dans un fax que j’envoyais à tout le monde au Québec, le 27 mars, je commence ainsi, essayant d’en rire plutôt que brailler: "Que serait la vie sans quelques mésaventures et autant d’apprentissages? Ça ressemblerait à un job typique de fonctionnaire au ministère des Affaires indiennes, c’est-à-dire pas jojo. Heureusemenet, ce n’est pas mon cas!"
Je terminais la même longue lettre ainsi: "Le job de terrain, la brousse, c’est peut-être cool dans les films mais la vraie vie par ici est souvent faite, de mon point de vue, d’ennui, de sous-stimulation, d’absence de ressources, de merde, de soif, de maladie (moins maintenant, heureusement). Elle est aussi faite d’autres petites choses plus belles qui expliqueraient à ceux, même des Africains, qui se demandent encore comment ces gens, les démunis parmi les démunis, font pour être heureux malgré tout? La brousse, c’est troublant pour toutes ces raisons, pour un occidental. Mais qu’ai-je pensé, ciel?"
Roselyne, la superviseure, me posait la fameuse question, devenue un cliché:
- Es-tu fait pour l’Afrique?" Je réponds à cela comme suit:
- L’Afrique, je ne suis pas sûr, mais le Mali, tel qu’il est actuellement, je ne peux pas y être heureux. On ne sera peut-être pas de grands amis, mais de bonnes connaissances. Et je ne suis pas seul, SVP!
J’avoue que j’ai quand même profité de la situation: cinéma, piscine à l’Hôtel de l’amitié, shopping, crème glacée et bons restaurants. Malheureusement, c’est aussi à la piscine, probablement, que j’ai chopé un microbe quelconque: otite purulente et angine. Consultation chez le médecin, médicaments... Je n’aurai été malade vraiment que deux fois en trois mois et demi, mais les deux fois à Bamako. Quant au cinéma, la climatisation était en panne. Incident banal à Montréal mais catastrophique en Afrique. Stécy était complètement en nage, à rester simplement assis devant le film, pourtant.
Mon lecteur de disques laser est toujours défectueux, ne fonctionnant sur les piles. À sévaré, on m’avait recommandé à un réparateur. On disait de lui: Tu vas voir, il est fort. Quand je lui ai montré mon lecteur, tout ce qu’il y a de plus banal, le type m’a simplement dit:
- Je n’ai jamais vu ce genre de chose.
En général, je suis le type qui préfère se fondre en observateur en public, sauf lors de mes crises passagères d’extraversion. Ici, c’est l’Afrique, les notions d’individualité et de vie privée n’existent pas ou, en tout cas, sont vues de façon très différente de nous. Ici on dit bonjour à tout le monde. Ici, la poignée de main n’a rien à voir avec le geste routinier et pressé des occidentaux; ici, on peut se tenir la main pendant une bonne minute ou plus.
"Le hasard est l’habit que Dieu met pour voyager incognito"
(A. Einstein)
Le voyage, je n’insisterai pas trop, a été marqué d’une longue suite de présumées coïncidences qui m’ont parfois laissé perplexe, sinon pantois, surtout quand ils s’agissait de réponses à des questions intérieures, des prières adressées à l’Univers. À Bamako, en particulier, j’en note trois pas mal du tout. Je les résume beaucoup.
"Hasard incroyable 1": Avec ce voyage, j’espérais trouver de nouvelles réponses à une des rares questions qui me causent encore de sérieux blocages: la signification de la souffrance. C’était ma prière, trouver des réponses.
Donc, à Sévaré en mars, j’étais au domicile de mon patron, avec lui et sa femme Éva, pour un dîner très sympathique comme nous en avons eu quelques-uns d’ailleurs. Soudain, arrive à l'imprévu l’abbé Paul, prêtre catholique Noir. À la toute fin du repas, pas avant, le mot "souffrance" sort dans la discussion. Nous n’en parlons que peu car l’abbé doit quitter. Mais avant de partir sur sa motobécane, grand boubou bleu au vent, il a le temps de me donner en quelques mots l’exemple d’une femme enceinte : quand elle accouche, elle oublie ses souffrances.
Trois heures plus tard, je suis chez moi à siroter mon tonic water et j’ai tout oublié je le jure. J’ai un flash, sans lien avec la femme enceinte cependant. J’ouvre l’évangile pour tenter de trouver un passage que je souhaitais retrouver depuis quelques temps(je le retrouverai, avec un autre drôle de hasard, plus tard au Burkina...) Il y a une brindille que j’ai placée là cinq mois avant quand j’étais devant mon feu dans le bois à l’Isle-Verte. Aucun rapport? Pourtant... J’ouvre à la brindille et je tombe pile sur Jean, chapitre 16:
"La femme qui enfante est dans les souffrances, mais sa tristesse se change en joie de ce qu’elle a mis un homme au monde (...) De même pour vous, personne ne vous ravira votre joie (...) Demandez et vous recevrez."
À ceux qui diront "un beau hasard, rien d’autre", dois-je parler des frissons qui m’ont passé dans le dos? À propos, tâchons de demander ce qu’on a vraiment besoin.
"Hasard incroyable 2": À Sévaré, après ma journée la plus difficile de tout le stage, je reviens du travail le moral vraiment à terre, très troublé. Je me sens infiniment seul. J’entre dans la cour, dépose mon vélo. Mon proprio et ami, Mamadou, est là avec Sali, comme souvent le soir, devant la télé qu’il a sorti. Je m’assois avec eux, mais silencieux bien sûr. L’émission est vraiment très platte, comme si j’avais besoin de ça!
J’allais me lever quand, soudain, débute une émission à propos de… Robinson Crusoé. Assitôt, les similitudes entre son expérience et mes sentiments du moment me frappent comme la foudre: naufragé....l’île du désespoir...seul...il décide de se prendre en main et de faire au mieux à partir de ce qui lui reste... (sur l’épave du bateau)…
Un jour, Robinson ouvre une Bible trouvée sur l’épave:
"Jamais je ne te délaisserai; jamais, jamais, jamais je ne t’abandonnerai, dit le Seigneur... " J’étais sidéré, transporté.
"Hasard incroyable 3":
À Bamako, en avril, je flâne à l’Hôtel de l’Amitié, dans la petite
boutique de livres. Je ne pense vraiment plus à Robinson (ça remonte
alors à deux mois). Mon regard s’arrête pile sur le livre de Daniel
Defoe, Robinson Crusoé. Hasard bien sûr, bla bla, je ne veux
emmerder personne avec mes histoires! J’achète, j’ouvre, et dès la
préface ça me rentre dedans:
"Defoe lui-même fut un solitaire, il ne trouva jamais sa place dans la société de son temps (...) Robinson est le frère et le modèle de tous ceux qui se sentent rejetés, oubliés, naufragés. Il montre qu’avec l’aide de Dieu, l’homme peut triompher de l’adversité et se faire une place au soleil. La leçon qu’il donne rejoint les vers de Vigny: Fais énergiquement ta tâche et marche dans la voie où le sort a voulu t’appeler..."
Si c’est du hasard, alors je ne sortirai plus jamais les jours d’orage, la foudre va me tomber dessus, c’est sûr.
"Hasard incroyable 4":
Un peu en guise d’épilogue à ce qui précède... Quelques jours
plus tard, je suis dans un taxi dans une rue de Bamako, quand une
motobécane nous dépasse juste à ma droite. J’ai le temps de remarquer
un collant sur la moto mais sans pouvoir lire au complet: La
souffrance... Je demande au conducteur de vite rejoindre la
moto, il le fait. Arrivés à sa hauteur, je peux lire le collant: La souffrance est un conseil. J’étais
subjugué. J’ai levé les yeux au ciel en pensant très fort: Ça va,
ça va, j’ai compris! D'autres "hasards" à venir plus loin...
Quelques chansons qui parlent fort
Fin avril, à Bamako, je prends soudain conscience du fait que si, aux trois mois d’Afrique, on ajoute mon séjour à Rivière-du-Loup (l’Isle-Verte) où j’ai aussi vécu une forme d’isolement, en réalité ça fait neuf mois que je suis déconnecté (mais vraiment) de mon milieu. Ça explique soudain des choses.
"Who could have seen you’d be so hard to please, somehow... But you’re just a poor boy, a long way from home... And it’s wake up time, time to open up your eyes. And rise. And shine." (Tom Petty, Wake up time)
"Give it your best, and don’t you worry about what some may say. Remember that life is what you choose. Follow your dreams and do what you love to do." (Poco, Follow your dreams)
"Je suis d’la mauvaise herbe, brave gens... C’est pas moi qu’on rumine et c’est pas moi qu’on met en gerbe. Je pousse en liberté dans les jardins mal fréquentés. Et je vous demande pourquoi bon Dieu ça vous dérange que je vive un peu." (George Brassens, La mauvaise herbe)
"II don’t know how it happened, it all took place so quick. All I can do, is hand it to you, and your latest trick." (Dire Straits, Your latest trick)
"I’ll be back in the
high life again; all the doors I’ve closed one time will open up again."
(Steve Winwood, Back in the
high life)
"Hasard incroyable 5" en bonus: J’étais au café internet (Datatech) à Bamako, quand surgit un type à l’air très louche, genre motard méchant. Vraiment, pour un moment, j’étais intimidé. Il détonnait tellement dans le décor! Peu après, on échange quelques mots. Il se fait appeler Pluto, vient de Toronto, copain des Hell’s Angels (je lui raconte que les Death Riders étaient mes voisins à Sainte-Thérèse).
Sur sa carte d’affaires, il est world traveller, artist, poet, tatooer; sa Harley est ici en Afrique (il veut traverser le continent) et il a son propre site web. Ah ! oui, Hell’s ou pas, il a eu la trouille une fois en traversant le désert en Mauritanie, quand la traversée se faisait interminable et les nuits parfois menaçantes. Il se trouve qu’il avait des trucs à me dire sur la vie, si on peut dire. On ne sait jamais...
Par email, je raconte cette rencontre à mon frère Richard, sa réponse arrive peu après par fax: avec Reina et Yolande, au Sénégal (!) ils ont rencontré le même Pluto sur la même Harley. L’Afrique est immense, trois fois le Canada. Mais l’Afrique est aussi toute petite.
Avant de baisser le rideau...
Juste avant de quitter le Mali pour le Burkina et le reste du voyage, j’ai reçu quelques dernières lettres qui m’ont fait énormément plaisir, qui m’ont un peu redonné courage. À plusieurs d’entre eux, j’ai écris des lettres parfois très émotives. L’une en particulier, à Nathalie et Roch, finit comme suit:
"Je
ne peux pas dire ici toutes les choses que j’ai apprises, sur MOI plus
que sur l’Afrique, mais il y en a une bien claire, en particulier:
l’HUMILITÉ. Humilité dans le sens de ne pas avoir TROP confiance en soi,
dans le sens d’avoir UN PEU PLUS confiance en l’autre, dans le sens de
ne pas s’imaginer qu’on comprend tout, même avec deux baccalauréats.
L’humilité, enfin, qui est NÉCESSAIRE pour vivre vraiment la foi et
connaître l’amour. L’humilité (l’oubli de soi) qui doit venir AVANT pour
arriver ENSUITE à la foi et l’amour...
... Peut-être serai-je une meilleure personne à mon retour? C’était un grand objectif pour moi..."