CHAPITRE 6 TOMBOUCTOU : LA MAGIE REFUSE DE MOURIR
(Mali, février)
À
lui seul, son nom évoque encore, pour les oreilles des étrangers,
magie, mystère, inconnu. Il est vrai que Tombouctou, aux
portes du désert, est considérée comme lune des plus vieilles
villes dAfrique et quà ce titre lhistoire fabuleuse de ce
continent encore méconnu lui doit beaucoup. Cependant, même
les plus grandes civilisations sont passées et ont disparues et les
grands empires soudanais des premiers siècles de lère chrétienne, dont
ceux du Mali, ny ont pas fait exception.

Il en va ainsi de Tombouctou, jadis le carrefour de commerces fabuleux. On y arrivait du sud, en pirogue sur le fleuve Niger, pour en repartir vers le nord, à dos de chameau. Les azalaï, grandes caravanes de sel traversant le Sahara, en alignaient plusieurs milliers.
La " ville aux 333 saints " tient son nom de Tim Bouctou : le puits de la femme Bouctou. A moins que ce ne soit Timbuktu : la femme aux grandes narines. Dans les deux cas, elle est une femme qui ne se laisse pas aisément conquérir. Car ne débarque pas dans la capitale du désert qui veut et nimporte comment. La cité a été fondée dans la nuit des temps par les habitants de Djenné, sa " sur jumelle Cétait onze siècles avant notre ère, il y a 1300 ans. On situe lapogée de sa gloire au 14e siècle mais au seizième elle était encore une grande cité, avec ses 100 000 habitants dont 20 000 étudiaient le droit et la théologie. Aujourdhui, on y recense à peine (mais quand même !) 15 000 habitants.
Plus tard, les Marocains sont venus et ont vaincu. Les pillards Touareg ont achevé la ruine de cette grande dame aux 18e et 19e siècles. De nos jours, son ennemi le plus redoutable est le désert du Sahara qui avance, un peu partout au Sahel, à raison de deux à dix kilomètres par année.
Le spectacle de la grande Tombouctou devenue moribonde, menacée par les dunes qui lenserrent et létouffent, est extrêmement triste aux yeux de nimporte quel voyageur. Il y a un siècle déjà, le grand explorateur René Caillié lavait constaté au terme de ses aventures :
Revenu de mon enthousiasme, je trouvais que le spectacle ne répondait pas à mon attente ; en un mot, tout respirait la plus grande tristesse ; jétais surpris du peu dactivité, même de linertie qui y régnait.
Les guides de voyages eux-mêmes préviennent leurs lecteurs de cette réalité. Les touristes en mal dauthentiques péripéties continuent dy débarquer, bon an, mal an. Il est vrai que Tombouctou, si elle nest plus une ville interdite, a conservé sa personnalité mystérieuse et secrète. Elle a su garder son charme évocateur du prestige passé. Elle se dresse encore, défiant ce monstre quest le désert.
La cité aux mille secrets
Carrefour culturel et commercial, elle a accueilli plusieurs races et civilisations : Touaregs et Arabes, Songhaï et Bella. Presque tous parlent le tamacheq et larabe. Trois grandes mosquées, plusieurs fois centenaires, y ont été érigées aux 14e et 15e siècles. Elles ont abrité les marabouts, qui gouvernent toujours les Tombouctiens au nez des autorités administratives nationales. Depuis des siècles, le Conseil des marabouts est celui qui prend les " vraies " décisions publiques et sociales.
Mahamane Alassane Haïdara parlait ainsi de sa ville natale :
Le mystère de Tombouctou se trouve dans ses mares peuplées de génies surnaturels, dans ses ruelles hantées, les soirs dhiver, par des esprits ; il se manifeste aussi dans ses amulettes et ses talismans, dans les pratiques des guérisseurs, les cérémonies initiatiques de ses confréries, qui conduisent à la vérité suprême et à la sainteté. Enfin, ce grand miracle civilisateur qui sest renouvelé à travers les âges nest-il pas un autre mystère ?
Des grands marchés dautrefois, il ne reste guère quun vague souvenir. Les artisans ne sont pas très nombreux et ceux-ci sont rassemblés au marché de Tombouctou, par ailleurs assez pauvre. Mais la ville garde un secret fantastique en son sein. Un centre de documentation dune immense richesse où on a préservé jalousement des milliers de manuscrits, écrits à 80% en langue arabe, le reste en songhaï. Plusieurs milliers de ces manuscrits ont été réunis, plus de 2500 originaux et 600 autres portés sur microfilm. Les textes, qui recèlent une grande partie de lhistoire africaine ainsi que dailleurs dans le monde musulman, proviennent exclusivement dauteurs régionaux et nont jamais été publiés. Ils pourraient révolutionner lhistoire de lAfrique de lOuest. Le Centre Ahmed-Baba est devenu opérationnel en 1977, sous la protection de lUNESCO.
Tous les voyageurs sont daccord pour dire que Tombouctou est particulièrement difficile daccès. La route, pour lune, suit un tracé souvent très approximatif sur les 500 kilomètres séparant Mopti de Tombouctou. Certains sy sont perdus et il faut parer à tout dans ces régions désolées. La voie du fleuve Niger est une bonne idée et peut même savérer un voyage agréable en période de crue, de juillet à octobre, alors que les grands bateaux sont en fonction. Les voyageurs choisissent même souvent de poursuivre leur voyage jusqu'à Gao. Cependant, Tombouctou na pas daccès direct sur le fleuve ; elle en est séparée par quelques kilomètres.
La dernière option, beaucoup moins romantique et instructive mais assurément riche en émotions vives, consiste à utiliser lun des avions russes de la flotte désuète que le Mali exploite encore à partir de laéroport de Sévaré, à 13 kilomètres de Mopti.
Cité perdue, Tombouctou ? En fait, comme Rome, tous les chemins y mènent pour qui veut bien y mettre le temps et ne craint pas les sensations fortes.
(Adaptation dun
reportage fait par lauteur pour la presse).