CHAPITRE 4
La
grande vie à Sévaré, aux portes du Sahara. L'impossible survient!
(Noter que ce
chapitre est sensiblement plus long que les
autres)
Entièrement révisé avril
2004
Quoique j’ai pu
faire ressortir de négatif sur Sévaré, on peut dire que j’y ai été un
citoyen de passage assez heureux. Malgré les loisirs et les sports qui y
sont limités, la restauration aussi et parfois la nourriture elle-même
(surtout en saison sèche), la difficulté de trouver des trucs comme des
boissons fraîches ou de la crème glacée tant recherchée à 40 et
plus!
Je ne prétends pas qu’il n’y a pas de vie culturelle au Mali. Les Maliens sont richement pourvus à cet égard. On ne peut nier cependant qu’il manque de moyens de diffuser et préserver la culture de façon générale. Dans les grands centres, on trouve par exemple le Centre culturel français, où on a accès à des manuels, des périodiques et des journaux. Il y a aussi quelques cinémas. En revanche, à Sévaré, rien de tout ça.
Bien sûr, on peut compenser en joignant un "grain", groupe qui se réunit pour partager chansons, contes et autres icônes culturelles traditionnelles. Je dirais, prudemment, qu’une fois bien adapté à ces contraintes, il peut faire bon vivre dans le coin. Le train de vie y est très détendu: y a pas de problème ! Car il reste qu’on trouve à Sévaré tout le nécessaire, point final. Et dans la ville voisine, Mopti, il y a un centre hospitalier bien coté en Afrique de l’Ouest.
Une journée typique d’un citoyen coopérant à Sévaré
Je m’éveille aux cris lointains des ânes, des chiens et des poulets, vers 6h. En février, le soleil se lève vers 6h30. Moi qui suis habituellement lève-tard, ici je n’ai aucun problème à suivre ce nouveau rythme. Le matin est bon à Sévaré. Il est surtout frais en comparaison du four de la journée. En me levant et en prenant le petit déjeuner, je mets toujours de la musique, très souvent le Québécois Kevin Parent (ou cet autre site d'intérêt) qui est devenu mon ami secret pour toute la durée du voyage…
"Si on est ce qu’on mange,
Seigneur, Tu sais bien que j’serai jamais un
ange... Mais j’veux changer de branche
Filtrer mon passé pis sortir mes vidanges;
Et j’aimerais prendre le temps de faire la paix
Avec quelques souffrances."
Le jour se lève
lentement, le ciel est joliment coloré. Je sors me laver le visage. La
plupart du temps, le jeune Abdoul est là, prêt pour l’école. Parfois,
nous partons ensemble à vélo, ça lui fait plaisir. Sa mère
Sali est déjà partie au marché et Mamadou fait aussi sa toilette. On se
salue, on échange quelques mots, mais les Maliens,
traditionnellement, ne disent pas un mot le matin avant d’avoir fait
une toilette, question de respect, et de religion je crois.
Au lever du
jour, il y a une paix que j’aime prendre le temps de sentir. La bonne,
une jeune Malienne qui fait plus que ses 18 ans, s'affaire déjà. Je
lui donne ma lessive et 800 francs CFA (2 $); tout sera prêt à mon
retour en après-midi. Ici, la lessive sèche en un temps record!
Je ramasse mon sac à dos, j’y fourre mes choses, le
walkie-talkie. Verres fumés, foulard pour protéger la tête. Il fera
un soleil de plomb, encore. À vélo, les trois kilomètres qui me
séparent du bureau ne prennent qu’une vingtaine de minutes et c’est un
moment privilégié de la journée.

Je fais toujours le même trajet, je croise souvent les mêmes personnes, certaines ont maintenant l’habitude de me saluer, parfois par mon prénom au lieu de l’habituel toubab! Parmi mes préférés du matin, d’abord Tom Petty et son superbe "Wildflowers":
"You belong, among the wildflowers,
You belong, in a boat out at sea... You deserve the deepest of
covers. You belong, in a place you feel free."
Au boulot, rappelons-le, ça ne ressemble pas du tout à ce que je m’attendais quand j’étais à Montréal. Une grande cour, deux ateliers et deux roulottes pour les ordinateurs, les classeurs et les téléphones. Les lignes de la Sotelma (Société de téléphone du Mali) sont si hasardeuses qu’il est beaucoup plus facile de téléphoner par satellite à Montréal qu’à la ville voisine située à 10 kilomètres. C’est comme ça.
Le matin, pas de presse. Sauf pour le patron, Roman, qui s’énerve. Mais n’est-ce pas son projet, ses employés, son royaume? Juste en face, de l’autre côté du goudron, c’est la savane arborée; le soleil se lève à travers les baobabs et les éternels manguiers. Il y a dans ce ciel une couleur toute nouvelle pour moi. Tiens, un jeune berger avec ses cabris (chèvres) et petits moutons. Mais d’où arrive-t-il celui-là? S’approchant, les cabris ramasseront goulûment quelques miettes échappées autour de la gargote rudimentaire qu’une malienne rondelette tient là tous les jours avec ses filles sous un toit de paille. On y prend un Nescafé blanchi au lait en poudre Nestlé et elle y fait frire des petits gâteaux le matin, puis des brochettes de viandes et des bananes plantains le midi. On arrose de lait ou du délicieux dah-bleni, qui ressemble en tout point au jus de canneberges. Ai-je l’air de raconter des vacances dans le sud? Rappelons, pour éviter tout malentendu, que ce n’est pas du tout le cas.
Normalement, les employés prennent la pause à midi et reviennent à 15h pour terminer à 18h, tradition africaine, chaleur oblige. J’en profite au contraire pour travailler à mon aise et au frais pendant ces trois heures. Ma journée finira entre 16h et 18h. Nous parlerons plus en détails de mon mandat au chapitre sept.
Les soirées, ma foi, on les occupe.... On trouve toujours quelque chose. Mamadou possède un poste télé couleur sur lequel nous regardons les informations ou le sport, surtout le soccer. Parfois, nous sommes une dizaine devant l’écran. Quelques-uns parlent français. Ces moments aussi sont des moments privilégiés "d’échanges interculturels". Une seule fois, le jeune beau-frère de Mamadou m’a mis mal-à-l’aise en me prenant à part pour me remettre une note. Écrite dans un mauvais français, j’ai quand même saisi qu’il avait besoin d’argent pour régler une affaire avec une femme. Je lui explique poliment mais fermement que je ne suis pas riche et que je ne suis pas l’homme de sa situation. Il s’est excusé et par la suite nos relations sont restées courtoises. C’était un test.
Très souvent, je reviens à la maison vers 17 h pour me rafraîchir, travailler, lire un peu ou écrire... beaucoup. Puis en début de soirée je reprends mon vélo, remonte les rues sombres et sablonneuses de mon quartier pour aller au restaurant sénégalais tenu par Dame. Je deviens un habitué remarqué, avec mon vélo de luxe et mon fameux Walkman. Dame, son épouse et la jeune serveuse Koumba deviennent mes amis. En fait j’y vais souvent deux fois par jour. Les plats de pâtes, riz, poisson ou viande et les salades sont en général très bons et pas chers du tout: tout au plus 3 $ à 4 $ pour le repas incluant breuvage et café. On y fait toutes sortes de rencontres, des Africains, des Peace Keepers Américains, des Canadiens. J’apprends que je ne suis pas le seul à vivre les effets du choc culturel, à m’ennuyer de mon pays et tout ça. Je fais rigoler Koumba,et je la fait rougir en m'approchant d’elle en dansant un genre de merengue bâtard et en chantonnant:
- Ah Koumba, koumba,
koumba, o, o, oh!
Exactement comme dans la chanson de Paul Simon sur son excellent Rythm of the saints. Ces gens sont très sensibles à la musique et surtout aux rythmes répétitifs et envoûtants. Moi aussi, tiens.
Pasteur N'Kikabahizi
Une raison
qui me fait revenir à ce restaurant, c’est que mon ami Pasteur,
agronome et collègue de travail, toujours mallette à une main et
ordinateur portatif à l’autre, a lui aussi l’habitude de venir y
passer ses soirées. Pas étonnant que nous soyons devenus si
proches, à raison d’un ou deux repas ensemble presque à tous les
jours pendant mon séjour. Souvent les Africains s’adressent à lui dans
la langue locale, le bamana; il réplique qu’il n’y connaît pas un mot.
En fait il ne parle que le français et il le fait très bien.

Nous
passerons des soirées à refaire le monde. Nous avons en commun, une
culture générale assez diversifiée : nous nous intéressons à
tout! Ces soirées seront donc des moments privilégiés que je
n’oublierai jamais. Pasteur, début quarantaine, bedon proéminent, a fui
son pays le Rwanda il
y a quelques années, pendant la tragédie du génocide. Là-bas, sa mère
et sa sœur ont été abattues.
Pasteur me dit quand même parfois qu’il est "un peu mêlé dans sa tête." Malgré tout, c’est un être équilibré d’une grande sagesse. Il m’a beaucoup appris et on a beaucoup rigolé. Il m’a longuement parlé de son pays et de la région des grands lacs, un des plus beaux endroits de l’Afrique. Je lui ai beaucoup parlé du Canada, mais il était déjà bien informé à notre sujet. Il ne se défait jamais de sa petite radio à ondes courtes et nous captons Radio-Canada international. Il est bien informé, politisé, comme tous les Africains qui ont accès à une information de qualité. Il est également très réservé, poli et respectueux mais sans complaisance. Il est ici au Mali avec sa femme et ses enfants.
S’il
n’avait pas été là, je ne sais pas ce que je serais devenu. Je crois
que nous avons été envoyés l’un à l’autre. Parfois, après le dîner,
au plus chaud de la journée, nous allions faire la sieste dans une
chambre louée non loin. Cette chambre avait le fabuleux attrait
d’être climatisée! Je roupillais tout près du climatiseur. Tiens,
c’est peut-être une autre explication à la sévère pharyngite qui m’a
enlevé la voix pendant au moins deux jours.
C’est Pasteur qui m’a apporté certains de mes apprentissages les plus significatifs. Quand j’ai remis mon bousculant rapport provisoire dans lequel je remettais en question le leadership de Roman (le dalaï-lama de l’ONU à Sévaré), ce dernier m’a ordonné de n'en parler à personne. Je n’ai pas pris cet ordre au sérieux et le soir même j’ai montré mon rapport à Pasteur, simplement pour obtenir son avis.
- C’est une bombe, ton truc! fut sa première réaction le lendemain, mi-sérieux, mi-sourire.
Il approuvait tout ce que je disais dans le rapport, mais il me recommandait fortement de le réécrire en éliminant certaines opinions trop subjectives. Le matin même, Pasteur, qui ne savait alors rien de l’interdiction de Roman, lui en avait déjà glissé mot. J’étais cuit. Roman, jugeant que "la confiance était brisée" entre nous, a décidé d'interrompre mon mandat, à trois semaines de la fin. Or, il se trouvait que Roselyne, le superviseur des stages, était à Sévaré ces jours-là. On a donc décidé de vider ma chambre et je suis retourné le jour même, un peu en catastrophe, à Bamako. Les autres employés sur place à Sévaré ne comprenaient pas ce qui se passait. Avec Roselyne, j’ai convenu de leur inventer une histoire de santé, par simple souci diplomatique.
Je reviens aux apprentissages que m’a apportés Pasteur. Le plus significatif tient en une phrase, qui résume non pas tout mon mandat mais ses aspects négatifs. Après que j’eus remis mon rapport à Roman et que j’eus rapporté à Pasteur ses réactions très négatives, il m’a confié cette réflexion, étonnante, frappante:
- L’Afrique n’aime pas la vérité. Si tu la dis quand même, on ne te traitera pas de menteur, mais on te fusillera à titre d’agent subversif. À cela, je me souviens avoir répliqué que, pourtant, la vérité rend libre.
Il avait raison. Je n’ai pas été fusillé, mais j’ai été chassé. Je
me souviens encore, dans le bureau de Roman, en présence de Roselyne et
Anna. Il me mettait en garde contre Pasteur, avec ce geste
d’intimidation, simulant un couteau dans le cou : couic!....
Je n’en croyais pas mes yeux. Roselyne, en tout cas, a semblé
quelque peu intimidée. Elle a eu cette réaction très nerveuse:
-Vous
savez, j’ai le pouvoir de rapatrier Éric au Canada.
Roman lui-même a été étonné qu’une telle solution soit avancée:
- Heu! ce n’est peut-être pas la peine, ce n’est pas ce que je
voulais dire.
De fait, ce n’est pas arrivé. Quelques mois auparavant, Roselyne avait rapatrié précipitamment une Canadienne, et cette décision avait suscité beaucoup de controverse. Probablement qu’elle en avait tiré une leçon.
Pasteur
est un consultant engagé à contrat sur ce projet pour son expertise
poussée en agronomie. Voilà donc comment moi et Pasteur avons fait
connaissance, en des circonstances très favorables. Je l'ai accompagné
en mission dans des villages reculés à travers le pays. Nous
approchions le village d’abord avec l’autobus public ou le 4x4, et
en moto tout-terrain. Certains étaient très difficiles d’accès.
Enfin, mon rôle n’a jamais été vraiment clair, c’est pourquoi je ne veux pas insister sur cet aspect ici. Officieusement, je devais agir à titre d’agent de communication et/ou à titre de journaliste. En effet, mes tâches étaient plus ou moins liées au journalisme et aux communications, mais ce n'est pas exactement comme ça que ça s'est passé.
(Ouvrons ici une parenthèse.)
Journal de bord : Le débat sur le confort et le développement
Dans le cadre du mandat, le mot développement était toujours sur nos lèvres, bien sûr. Quant à moi, on m’a souvent taquiné, voire reproché le fait que je ne puisse pas fonctionner si bien sans "confort". Il faut d’abord définir les termes. Pour moi, le développement est d’abord associé à un confort accru. Je suis conscient des risques (problèmes humains et environnementaux émergeant de l’industrialisation et les problèmes moraux liés à notre surconsommation), mais je ne vois pas de problèmes avec l’augmentation du confort. C’est quoi le confort? Le défi que nos sociétés développées n’ont pas encore relevé, c’est d’aller plus loin que simplement développer le confort, "développer pour... développer", faisant ainsi du moyen une fin en soi.Plein de choses et entre autres. C’est.....
...L’électricité. Éclairage pour faciliter les tâches le soir. Pour faire la cuisine au lieu de passer tout son temps à fendre le bois et à piler le mil.... Des moyens de transport adéquats.... Des adresses où on sait qu’on peut rencontrer telle personne.... Des chaussures et des vêtements adéquats.... La santé. La recherche et la technologie nous l’ont apportée par le développement. Le fait que la santé serve actuellement à soigner (ironie et paradoxe) les maux provenant des abus du développement ne doit rien enlever aux mérites de ce "confort" apporté par le développement.... L’éducation, la formation, pour prendre part pleinement et équitablement à la vie de la communauté planétaire.... Les communications, améliorant les échanges entre les humains. Oui, c’est un autre défi que les sociétés développées n’ont pas encore relevé malgré l'avancement technologique. Néanmoins, pour l’instant, les pays en voie de développement en ont besoin tout de suite.
Mais, certains demanderont, en ont-ils vraiment besoin? Je me le demandais moi-même par le passé. Maintenant, je sais que oui. Les femmes éloignées en brousse ont besoin d’un peu tout ça pour ne plus se tuer, littéralement, à des tâches dures et longues. Ces femmes pourraient alléger ces tâches et consacrer du temps à des besoins "secondaires" pourtant très importants comme l’éducation et les soins aux enfants. Voilà ce que le "confort", cette "honte" des "chouchoutes" occidentales peut apporter à ces gens. Le piège à éviter reste de faire du développement une fin en soi. Ils ne devront pas oublier que la technologie et le développement industriel sont les outils, pas le but. Peut-être le verront-ils mieux que nous.
(Fin de la parenthèse.)
Missions au cœur de la brousse sahélienne
Les missions en brousse
ont donc pris une place assez importante durant mon mandat.
Heureusement, sinon j’aurais fini par tourner en rond à Sévaré. Sikasso
fut la première mission et la plus facile. Nous avons quitté, moi,
le chauffeur Amadou et Anna Crole-Rees à bord du Land Rover climatisé.
Le voyage vers le sud pour Sikasso est sans problèmes, la route
est goudronnée et le trajet demande environ cinq heures. Sikasso
bouge beaucoup. Nous passerons quelques jours aux bureaux de l’ONUDI, bien reçus
par le jeune chef régional, Aly Guindo. Ô plaisir: Aly me permet
d’utiliser sa moto.
- C’est le foutoir, ironise constamment Anna.
C’est pendant ce séjour que cette dernière commence à me faire remarquer que je semble souvent avoir la tête ailleurs. Elle n’a pas complètement tort. En vérité nous divergeons (sans nous disputer) depuis le début sur ce que j’ai à apprendre ici en Afrique. En bout de ligne, elle fait de son mieux pour jouer son rôle de tutrice selon ce qu’elle comprend de mon mandat et moi... je fais de même de mon côté. J’ai remarqué la même attitude chez d'autres Canadiens qui voulaient me dicter ce que j’ai à apprendre avec ce voyage, alors que ça ne regarde que moi. J’ai trouvé cette attitude quelque peu irritante.
Journal de bord :
Les tiers-mondistes, l’autre débat
Je me rends compte que si je veux être un coopérant, en tout cas je ne serai jamais un "tiers-mondiste". Je ne peux pas aimer l’Afrique et le Tiers-monde simplement parce que c’est le Tiers-Monde "aux belles valeurs malgré la misère". Je crois que c’est le premier mythe qui disparaît de ma liste. Je vois mal l’intérêt de me plonger dans la misère "pour expérimenter" et me rendre intéressant, alors qu’il existe une communauté humaine qui a réussi un saut technologique améliorant grandement la qualité de la vie matérielle.
Ainsi, je ne suis pas émerveillé par le Mali simplement parce que c’est le Mali, exotique, au passé glorieux et tout ça. Les villes se ressemblent toutes à mes yeux (bien sûr il en va de même des grandes villes nord-américaines). Mais je m’attendais à quoi, que diable? Mêmes maisons de terre et de paille ou fours de ciment et de tôle, mêmes chemins de terre, même poussière et fumée de feu et monoxyde de carbone. Mêmes coqs, ânes, cabris partout où l’on va. Bien sûr, l'amabilité des gens est aussi la même partout, mais je n’adopterai pas une contrée simplement pour cette raison.
Avant de quitter le Canada, je faisais cette réflexion: les pays pauvres comme le Mali doivent probablement avoir à offrir beaucoup plus que nous. Je n’aime pas le jeu des comparaisons, mais je dirai maintenant que je ne le crois plus. Car chez nous aussi, on recherche Dieu même si on est moins ritualisé que les musulmans du Mali ou d’ailleurs. Chez nous aussi, il y a des gens aimables, des sourires et de la joie de vivre. Et enfin nous avons une grande chance, l’espoir de vivre plus longtemps une vie moins affligée de souffrance physique comme la faim et la maladie.
Alors au diable la pudeur du discours tiers-mondiste et disons les choses comme elles sont: actuellement, sur cette planète, le Nord a plus à apporter au Sud que l’inverse. Nous apportons cette aide, qu’ils en fassent l’usage qu’ils veulent et qu’ils évitent de répéter nos erreurs, comme la surconsommation. Dans le futur, peut-être, la situation sera-t-elle inversée, quand l’Occident se sera écroulé pour de bon.
(Fin de l'extrait du journal.)
Sikasso est assez belle. Elle vit, elle
bouge, elle est accueillante. Elle est plus verte que ma Sévaré. J’ai
rigolé de voir ces trois jeunes femmes marchant dans la rue, vêtue
de boubous (grandes robes) colorés et très élégants, quand
l’une d’elles s’est pincé le nez pour laisser s’échapper une longue
morve, comme un joueur de hockey de retour au banc, et continuer à
marcher comme si de rien n’était. Dignement. Le geste est anodin par
ici, soyez prévenus!
C’est ici
à Sikasso, le 12 février, que je verrai la première de deux
pluies en
trois mois. Un orage qui a duré environ 20 minutes. Un délice, il
y a longtemps que je n’avais pas autant apprécié une ondée; je suis
sorti pour en profiter. Il ne pleuvra plus à nulle part au Mali avant
le 18 avril. À cause de El Nino, en bonne partie: records de
chaleur et de sécheresse.
À Sikasso, j’ai rencontré une Africaine Témoin de Jéhovah. Elle me tend un numéro récent de leur revue, qui abordait le thème de la souffrance. C’était, je crois, le premier d’une série de nombreux incidents que j’interprétais comme une réponse à une grande question que je me proposais d’explorer en Afrique: la signification de la souffrance (j’y reviens plus loin.) J’étais assez enthousiaste: je lui ai acheté cinq ou six numéros. Visiblement, elle était contente, la journée allait être bonne.
J’ai aussi fait la rencontre de deux coopérants québécois, Sylvain, son épouse et leur jeune fils. Sylvain, justement, n’est PAS un tiers-mondiste. Je lui ai demandé ce qui le faisait rester ici depuis deux ans et demi:
- Il faut être un peu maso. C’est aussi parce que je peux faire ici le travail que j’aime, alors que c’est moins facile au Québec, et parce que les conditions (offertes par le CECI) me sont favorables.
Cette
réponse franche rejoignait mes sentiments rationnels du moment, et je
lui ai dis. Je ne voulais surtout pas l’entendre me dire le classique
et insipide: " Les gens sont gentils au boutte, c’est
super cool, j’suis bien ici... " Ce soir-là, chez les
Lachance, la discussion a vite tourné vers la religion.
Avec Aly Guindo, Sylvain et son épouse, J’ai beaucoup parlé des enseignements du Livre d’Urantia. Une fois de plus, j’ai constaté que la spiritualité et la religion sont des sujets apparemment pas à la mode, voire tabous, jusqu’à ce que quelqu’un "ose" en parler avec ouverture. On voit alors que ces préoccupations touchent tout le monde, comme une pulsion divine. J’aime être cette "bougie d’allumage" quand c’est possible.
Outre la
ville de Sikasso, nous avons visité, avec Sanata Traoré et Aly Guindo
(les chefs d’antenne à Sikasso et à Bougouni) les plates-formes dans des
villages des alentours, Flazambougou et Farako avec sa belle chute qui
était cependant bien modeste en cette saison sèche.
Quelques pensées sur la route
La Terre appartient à une vaste famille dont plusieurs membres sont morts, quelques-uns sont vivants, et un nombre incalculable ne sont pas encore venus au monde. (Citation d’un chef Nigérois extraite de African Farm Management, de M. Upton)
Je ne crains pas l’ennemi que je connais. Dieu protège-moi de celui qui est caché. (Citation du Roi David vue au restaurant Sigui)
Pauvre à tort. Je lutte pour mon avenir, je ne suis pas dans l’amour commercial. (Vu dans quelques taxis)
« La dictature, c’est : ferme ta
gueule. La démocratie, c’est : cause toujours ».
Missions dans l’arrière-pays. L'impossible survient, encore!
La prochaine
série de missions allait être beaucoup plus rock’n roll. Des villages parfois
très éloignés, pas de confortable 4x4, pas de beaux repas en ville
comme à Sikasso. Moi et Pasteur quittons seuls Sévaré vers Tion, à
deux heures au sud. Là, le jeune Abdoul (pas le petit mais
celui du projet) est sensé nous attendre avec la moto, pour nous
conduire, un à la fois, à travers 15 km de brousse vers le centre
de formation de Zura, qui sera notre base pendant 5 jours.

Ce qui allait rendre spéciale cette mission est qu’elle coïncidait avec l’arrivée à Sévaré de ma mère, Reina, de mon frère, Richard et de son amie, Yolande, pour leur premier séjour en Afrique noire. À peine débarqués à Bamako en fin de soirée (avec le décalage et tout), installés de justesse à la mission catholique de Bamako, dès le lendemain matin, après une mauvaise nuit de sommeil, ils prenaient l’autobus, de jour, par très grande chaleur, pour venir me voir à Sévaré, un voyage de presque 12 heures pour seulement 600 kilomètres, entre autres à cause des arrêts pour la prière. Hallucinant. Je n’arrivais pas à le croire quand je les ai vus en face du Libanais, tout juste descendus du bus avec des tonnes de bagages à 11 heures le soir. Eux aussi ont trouvé bizarre de me voir arriver comme ça:
- Alors, ça a été le voyage?
Ça l’air anodin, en fait c’était tout à fait surréaliste! Yolande, se retournant et me voyant, dit:
- Ah ! Allô ! Éric...
Comme ça, comme si ce n’était pas un événement tout à fait extraordinaire! Il faut dire qu’elle était la plus fatiguée des trois. J’étais inquiet pour eux et content de les voir arriver. Je les ai immédiatement amenés à l’hôtel. On a pris un repas vers minuit.
Durant leurs quelques jours à Mopti et Sévaré, j’ai été leur guide, on a navigué en pirogue sur le Niger avec le jeune guide ivoirien, Frédéric, le même qui m’avait fait découvrir ce fleuve. Fred, jeune homme de 18 ans qui a fière gueule, habite avec sa famille à Mopti et il étudiait pour entrer dans l’armée jusqu’à ce que survienne la récente grève étudiante. Il dénonce les gestes abusifs de certains jeunes contre les écoles, bâtiments et équipements. Comme d’autres jeunes par ici et contrairement aux nôtres, il est plutôt politisé.
Avec Frédéric, donc, nous avons visité un très pittoresque village habité par des Bozo. Le modeste village a quand même une fière mosquée, comme on en voit partout au pays. Ça a failli tourner mal quand ma mère a insisté pour offrir des cadeaux aux enfants. Ils se sont vite fait harcelants et c’est en catastrophe que nous sommes repartis sur la pirogue, avec tous ces enfants autour dans l’eau, en réclamant plus. La solution a été de jeter le sac de cadeaux sur la rive. Les enfants se sont rués. J’avais pourtant prévenu de ne PAS parler de cadeaux ou de le faire très discrètement, une personne à la fois.
Plusieurs "petits hasards" ont ponctué leur chemin de Montréal à Sévaré, via la Mauritanie et Bamako. On a donc parlé de l’action de l’Esprit. On a dîné chez Roman et Éva. Cette dernière s’est occupée quelques jours plus tard de trouver à ma famille un transport en Jeep pour le retour à Bamako, leur évitant ainsi l’interminable trajet en autobus.
Justement, parlons de hasards étranges. Ma famille quittait Sévaré pour retourner Bamako le jour même où je partais avec Pasteur pour ces missions à Tominian. Nous allions tous vers le sud et je partais le premier, vers 9h. Mais ils ont eu un contretemps et sont partis plus tard dans la journée. Or, moi et Pasteur avons aussi eu un contretemps en manquant notre arrêt à Tion pour nous retrouver à San, 40 km trop loin vers l'est. Vers midi, nous étions donc assis au soleil à attendre un transport qui nous ramènerait sur nos pas quand soudain Pasteur a pointé le doigt au loin et m'a dit:
- Ce n’est pas ta belle-sœur là-bas?
Je me disais : C’est impossible, ils doivent approcher Bamako à l’heure qu’il est, et San n'est pas du tout sur leur chemin. Pourtant, c’était vrai, je reconnaissais là-bas la longue jupe de Yolande et la Jeep. J’ai couru vers eux, et on n’en revenait pas: il se trouve qu’ils faisaient un arrêt imprévu à San (comme moi) pour l’essence. C’était déjà pas mal comme coïncidence. Mais la suite est encore plus extraordinaire: ils nous racontent qu’un peu plus tôt, à Tion, un jeune homme assis près de sa moto en bordure de la route leur a fait signe de stopper. S’approchant de la Jeep, il a demandé au chauffeur, en bamana:
- Est-ce que par hasard vous connaissez Éric Messier? L'auriez-vous vu?
Richard a
sursauté en entendant mon nom prononcé entre les mots de bamana.
Incrédule, Richard s'adressa alors au jeune inconnu sorti de nulle part:
- Il n'est pas ici avec nous, mais je suis
son frère. Voici sa mère et sa belle-soeur, c'est toujours ça!
Tout le monde était renversé par l'énormité de la coïncidence et
l'incongruité de la situation: nous
aurions voulu organiser cette rencontre que ce n'eut jamais été
possible! Le jeune était Abdoul,
employé comme moi et Pasteur à Sévaré. Il nous attendait là pour nous
conduire à Zura.
Ce que nous avons retenu de cet incident étrange est que l’Afrique est à la fois un continent énorme et un bien petit monde; tout finit par se savoir et chacun connaît tout le monde il semble. J’ai appris avec tristesse, un an après mon retour au Québec, que Abdoul, 21 ans, avait trouvé la mort dans un accident alors qu’il a fait le tonneau avec le " Korokara " près de Djenné, un étrange véhicule conçu par lui et les autres mécaniciens utilisé comme " plateforme démonstratrice " à travers les villages du pays.
C’est donc à San
que moi et ma famille nous sommes séparés. Ils allaient être au Sénégal
dans quelques jours. Cette fois je n’allais plus les revoir avant
quatre mois.
La brousse profonde
Moi et Pasteur sommes donc revenus à Tion et de là Abdoul (qui nous attendait toujours; quelle patience!) nous a conduit comme prévu l’un après l’autre vers Zura, où nous avons été reçus par le responsable des lieux, Jules. Nous avions chacun une chambre, un peu à la façon d’un motel mais plus rustique. Le ciel sans lune était un spectacle ahurissant et j’ai donné des leçons d’astronomie appréciées par Pasteur et Abdoul.
Incroyable comment on peut bêtement oublier de regarder vers le haut, pour faire changement. Ils ne pouvaient croire que ce petit point jaune était en fait Jupiter, 150 fois la taille de la Terre. De furtifs instants de petite magie.
Le matin, pendant au moins trois jours, on a mangé des sandwiches à la sardine et au beurre. Rudimentaire mais nourrissant. Je complétais avec mes fameuses barres tendres qui m’ont suivi jusqu’en Grèce, deux mois plus tard. Le responsable des lieux contribuait avec un délicieux café. C’est là aussi que j’ai goûté pour la première fois à un mets, très répandu là-bas pas pour son goût (pas exquis) mais parce qu’il est simple et pas cher à préparer: le tho et la sauce gombo. Le tho ressemble un peu à du couscous qui serait pris en pain. La sauce gombo était faite, ce jour-là, à partir de feuilles de baobabs. Je n’ai pas aimé. Comme beaucoup d’autres toubabous avant moi, dit-on.
Les deux premières journées, j’ai travaillé sur le portatif de Pasteur, dans une cabane entourée de coqs, de chèvres et d’abeilles et alimeneté à l'énergie solaire. Il faut regarder où on marche car il y a des serpents et des scorpions xénophobes. Quant aux salamandres, elles sont vraiment partout mais elles ne causent aucun problème; elles sont presque sympathiques. Assis devant l’ordinateur et entouré de ce décor singulier, je rends les choses plus bizarres en mettant dans le Walkman des trucs comme Twisted Sister ou A-HA:
This alone is love, no small thing, this
alone is love is love... And all of us, who are traveling by
trapped doors,
Our souls are a
myriad of wars... And I’m losing everyone...
(A-Ha, This alone is love)
Pour
terminer: la rumba !
Avec Abdoul, à moto, je me suis baladé d’un village reculé à un autre pour évaluer la situation, recueillir les commentaires des villageois et faire l’inventaire de leurs besoins. Leur principal obstacle est l'isolement, les probèmes de communication. Les meuniers Jacques Dabou et Richard Tienou nous ont expliqué les difficultés rencontrées avec la plateforme. Nous avons ainsi visité Perakuy, un grand village isolé, très loin, près de 60 kilomètres vers l’est et en brousse profonde, tout près de la frontière du Burkina Faso. Nous y avons reçu en cadeau un poulet vivant, que Abdoul a cavalièrement accroché par les pattes au guidon de la moto.
Je me disais: Voilà un poulet qui va trouver le voyage long!
La moto a eu quelques sérieux ratés. Il faisait si chaud et ce sentier était si peu fréquenté, je n’osais trop y penser. À Mandiakuy, très reculé aussi, on cultive l’eucalyptus, un arbre et un bois recherché et dont la culture est fortement encouragée.
Même scénario dans les villages de Dobwo (rencontre avec Emmanuel Diarra) et Kera (rencontre avec Marius Dakouo). Tout ça en moto par grand soleil. À Zura et à Tominian, malgré tout, les missionnaires (des Noirs) ont une qualité de vie acceptable. Ils sont bien logés et bien équipés en informatique. À Tominian, j’en ai profité pour visiter une école et discuter pédagogie avec un enseignant et le directeur. L’enseignant m’a permis de faire une photo dans sa classe. Pour les enfants, toujours un grand événement!
Après quelques jours, nous sommes revenus à Sévaré. Abdoul avait bien hâte de revenir, notamment pour "manger du poulet chez le colonel"; langage codé peu flatteur désignant les filles que lui et Yaya allaient rencontrer dans un genre de motel dans un village près de Sévaré. Dans mon rapport, je recommande d’exploiter avantageusement les nombreuses stations de radio de la région pour se faire connaître et pour faire de la formation à distance. De nombreuses stations sont en opération à Mopti, Bankass, San et Ségou, dans de nombreuses langues: Français, Peule, Bozo, Bamana, Dogon, Bobo.
Enfin, la
dernière mission, à Kotaka, n’a duré qu’une journée. Kotaka est
à 60 kilomètres au nord de Sévaré, en bordure du Niger mais à
une bonne dizaine de kilomètres rock’n roll de la
route. J’y ai eu l’honneur de visiter la mosquée, nu bas bien sûr
car tout le monde s'y déchausse par tradition.
Allah fait ma
connaissance...