CHAPITRE 1

"LA PLUS BELLE PARTIE D’UN VOYAGE N’EST PAS LA DESTINATION"

Aéroport international de Dorval, Montréal, 11 janvier

 

Après quatre mois d’études intensives à Rivière-du-Loup, quatre mois ponctués de rebondissements émotifs, de beaucoup de fatigue mentale, voire même de lassitude, et après un mois de supposé repos pendant la période des fêtes, nous semblons enfin tous prêts à partir. Je suis un peu surpris de nous voir relativement calmes et sereins. Sereins ? Le trac nous étouffe, oui !

En arrivant à Dorval, je réalise soudain que j’ai beaucoup trop de bagages. Plusieurs cadeaux, mais aussi des choses qui ne me serviront qu’après avoir quitté l’Afrique pour l’Europe, comme le polar et le coupe-vent. Stécy et Marie-Claude n’ont qu’un modeste sac à dos, bien sûr. Simon inaugure une toute nouvelle coupe de cheveux, très courts. Il s’en félicitera.

Dans ce genre de voyage, le plus difficile, dit-on, n’est pas le départ, mais le retour. C’est certain. Cependant, le retour sera plus facile si on le prépare bien. C’est ce que j’ai fait minutieusement dans le mois précédant le départ, durant les fêtes de Noël.  C’est ainsi que j’ai constaté qu’un tel voyage est une belle occasion de faire du ménage. En septembre dernier, je suis arrivé à Rivière-du-Loup avec ma pauvre petite Firefly chargée à bloc. Combien de peccadilles nous semblent importantes ! À mon retour à Montréal en décembre, j’étais beaucoup plus léger. Léger, au sens matériel, car j’avais laissé bien des choses à Rivière-du-Loup. Sur le plan mental et émotif, j’étais beaucoup plus lourd : ce ménage restait encore à faire.

Tout le Québec est encore sous le choc de l’incroyable tempête de verglas qui a duré cinq longues journées et qui n’a pris fin qu’avant-hier. Nous, nous pouvons partir. À Bamako, capitale du Mali, il fait "frais", autour de 30 degrés. En février, le mercure touchera la marque de 40 pour ne plus bouger pendant deux bons mois, sauf pour grimper à 45 ou même 48 à l’occasion.    Un premier arrêt de quelques heures à Boston, j’en profite pour aller prendre un verre et mâcher un bon cigare dans un pub typiquement bostonnais. Puis le vol de nuit de sept heures vers Bruxelles où nous faisons escale pendant deux heures, et encore cinq heures de vol pour atteindre Bamako. Le transporteur Sabena ne fait pas escale à Dakar, Sénégal, ou à Casablanca au Maroc, options que certains auraient préféré. Nous toucherons Bamako dans la matinée du 12.

Bamako, République du Mali, 12 janvier.

Par le hublot, intrigué, je cherche en vain des signes que nous approchons de l’une des grandes capitales de l’Afrique. Bamako compte quand même près de deux millions d’habitants. Mais je ne vois rien. Que la savane parsemée d’arbres tels de petites touffes vertes ! Des manguiers surtout, une bénédiction pour ce pays de la soif.

C’est impossible, me dis-je encore, on ne va quand même pas se poser LÀ ?

Après une descente qui m’a paru interminable (congestionné par un rhume, mes oreilles m’ont fait souffrir pendant les trois jours suivants) je suis carrément pris par surprise quand nous touchons la piste : je n’ai vu venir ni aéroport ni même âme qui vive. Amusant. Mais on pourrait en dire presque autant de Mirabel, le deuxième aéroport international de Montréal !

Dès que l’agent de bord nous ouvre la porte, la chaleur nous saisit. Annick est prise de crampes à l’estomac quand nous descendons et que nous marchons vers l’aérogare; peut-être la chaleur, peut-être la nervosité. Roselyne, la coordonatrice des stages, est là pour nous accueillir, tout sourire.  Le passage de la douane se passe bien, vite fait. Évidemment, nous sommes attendus. Une horde de garçons se dispute le privilège de notre clientèle.

Mais nous chargeons nous-mêmes les bagages sur les Jeep, on nous distribue des bouteilles d’eau purifiée et nous prenons aussitôt le chemin de la ville, invisible à une dizaine de kilomètres de là. C’est bien le Mali : paysage sans réelle surprise, géographie plane, la terre est de couleur rougeâtre. Jusque là, ça va pour moi.

Tout baigne.

Vers midi, nous aménageons chez les Sœurs de la Nativité du Seigneur (la mission catholique), tout près du centre-ville. Nous passerons quelques jours dans cet endroit plutôt agréable, le temps " d’atterrir " et de préparer le départ de chacun vers différentes villes du Mali (qui a environ la même dimension que le Québec) ou du Burkina, le pays voisin. Une tâche énorme pour Roselyne et son homologue africain Samuel.

La musique, primordiale dans ma vie, le sera particulièrement durant tout ce voyage. C’est aussi pourquoi j’en parlerai souvent dans ce livre.   À peine mes sacs déposés dans la chambre commune des gars, je branche mon lecteur laser. La toute première est la pétillante Hey nineteen de Steely Dan; puis James Taylor, Carolina on my mind ; Kevin Parent surtout, Father on the go. J’écouterai son album Pigeon d’argile une bonne quarantaine de fois pendant mes 125 jours au Mali, au total près de 80 fois pendant les 180 jours de tout le voyage. Pour moi, la musique est l’ancrage qui était là quand j’en avais besoin. Ce n’est pas une fuite, ça me semble sain et normal.

La crise nerveuse, l’effondrement 

Dès le premier soir, nous partons explorer le quartier. En rangs serrés. Premier choc culturel pour moi. On nous avait prévenus, mais malgré ces quatre mois de formation, je suis pris de court par la pauvreté, la saleté, l’odeur émanant des caniveaux (égouts à ciel ouvert le long des rues). Il faut dire que ce n’est pas un quartier huppé de Bamako.  Il y a bien certaines habitations décentes, mais plusieurs personnes et même des familles logent dans de fragiles cabanes ou dorment carrément à la belle étoile (à cause de la chaleur, parfois).

C’est l’heure du repas du soir, les femmes cuisinent, une grille posée sur des gros cailloux placés autour du feu. Le bois commence à se faire rare au Mali, on encourage les gens à utiliser les nouveaux " foyers améliorés ", bien plus efficients. Stécy n’en manque pas une:

- Dire que chez nous, il y a du monde qui payent pour vivre comme, ça dans les campings. 

Voilà que je ne me sens pas bien. Angoisse, peur. Peut-être que c’est le Lariam, le puissant médicament antipaludique (contre la malaria) que j’ai commencé à prendre avant le départ. J’en ai même pris un dans l’avion. Avec le Lariam, il y a une longue liste d’effets secondaires possibles, dont l’anxiété, dans mon cas.  Pour ces raisons, ma première nuit à Bamako a été pénible, malgré les calmants. Le lendemain, je me suis confié en privé à Roselyne. Spontanément, à sa surprise même, je m’appuie sur son épaule et je fonds littéralement en larmes. Un déluge de plusieurs minutes. Je ne me souviens pas avoir pleuré comme ça auparavant dans ma vie, je veux dire, aussi sincèrement. À un moment, j’allais relever la tête mais Roselyne m’en a empêché, comme pour dire : continue, il y en a encore. Et j’ai continué.

J’étais pétrifié de peur par je ne sais trop quoi. J’ai furieusement pensé revenir au pays. Tout le stage devant moi m’apparaissait soudain comme une tâche impossible. Je répétais à Roselyne, les yeux mouillés : Toute cette pauvreté, tout ce travail à faire... J’étais en train de faire une erreur contre laquelle on nous avait pourtant prévenus: ne pas prendre sur nous le sort de tous ces gens.

Pendant les deux jours suivants, je ne suis pas sorti. Même pas pour traverser la rue. Encore moins pour aller avec le groupe à la rencontre officielle à l’ambassade du Canada. C’était tout à fait au-dessus de mes forces. J’angoissais, je perdais l’appétit. Le soir, je suis allé prier avec les sœurs dans leur petite chapelle.  Le 14 janvier, à 8 dollars la page, j’envoie un fax à ma mère, qui doit venir au Mali en février : "Avant-hier, j’étais très dérouté, on a pris une marche en ville et j’ai un peu paniqué (...) Bamako est anarchique, sale, polluée, j’évite la ville surtout le jour, la boucane me lève le cœur. Le seul point positif, c’est la gentillesse des gens et c’est un gros point (...) Mais on est bien encadrés; j’en ai eu besoin et j’en aurai besoin. On n’est pas ici pour faire du tourisme et ce n’est pas si facile de faire la part des choses." 

À la troisième journée, enfin, j’ai "osé" traverser la rue pour prendre le petit déjeuner à la petite cantine tenue par des jeunes, Mahamane surtout, un ado d’une quinzaine d’année pas mal dégourdi. Œufs brouillés, légumes, bon pain, confitures, jus d’oranges fraîchement pressé, café. Le tout pour quelques francs CFA (" communauté francophone africaine "), soit à peine deux dollars. Une aubaine. Nous sommes bien accueillis un peu partout. Les Canadiens sont assez aimés. C’est à partir de cette "aventure " à la cantine, en affrontant l’objet de mon choc, que mon angoisse a commencé à  se calmer, mais très graduellement.

Résurrection à Sanankoroba

À cause de cette angoisse, aussi, je refusais de joindre le groupe pour les quelques jours de retraite à la Case de l’amitié à Sanankoroba, à 45 km au sud de Bamako, du 16 au 18 janvier.  Mais à la dernière minute, j’ai " pris mon courage à deux mains " et j’y suis allé. J’étais encore très anxieux. En plus nous sommes partis en soirée, vers 22h. Je me suis assis à l’avant de la Land Rover, à côté de Abdulaye, bras droit de Roselyne. Rassurant, ce Abdulaye, d’un calme exemplaire, je me sentais bien avec lui même si je le connaissais encore peu. Souvent, pendant le stage, le simple fait de le voir me rassurerait.

Comme la Jeep prenait la route avec ses sept passagers, j’ai remis mon Walkman. C’était la voix, elle aussi rassurante, de Chris Rea, même s’il entame (ironie du hasard) son classique The road to hell !   Le séjour à Sanankoroba est un préalable essentiel au lancement des stages. Chaque stagiaire y est jumelé à un ou une Africain (e). La ville elle-même est jumelée à Sainte-Élisabeth, au Québec. Mon homologue, Oumar N’dji Traoré, un mécanicien de mobylettes qui a déjà visité Sainte-Élisabeth, m’a baptisé du nom de son grand frère : Jean Traoré. C’est une tradition malienne quand un étranger s’amène.

Ainsi, pendant les mois suivants, quand on me demandera mon nom, je répondrai invariablement Jean Traoré de Sanankoroba. La personne devant moi, d’abord surprise, sourira. Ce sera mon passeport pour l’hospitalité, je ferai partie de la famille malgré la couleur de ma peau.   À Sanankoroba, enfin ! je reprends pour de bon mes esprits et retrouve le sourire. Je retrouve l’appétit et je mange avec les autres, les mains dans le grand bol. Je lis les psaumes. Après quelques jours, on revient à Bamako avant de partir pour nos stages. J’ai retrouvé mes moyens. D’ailleurs, mon troisième fax, le 20 janvier, commence ainsi: "Bon bien, tout ne va pas si mal, Dieu merci, au Club Med." 

Le 21, je me félicite d’être déjà allé non pas une mais deux fois au centre-ville de Bamako, tout seul. Je commence presque à prendre mes aises !    Je fais des démarches à l’ambassade de Côte d’Ivoire pour faire corriger une erreur de date sur mon visa obtenu à Montréal avant de partir. Le consul de Côte d’Ivoire à Montréal, André Vaneroum, avait inscrit la mauvaise date. Résultat : je ne pourrais pas pénétrer en territoire ivoirien avec ce visa. Pour faire les corrections sur place à Bamako, c’est coûteux et compliqué. Je décide donc d’envoyer mon passeport à mon frère Richard, à Montréal, pour qu’il arrange la chose avec Vaneroum lui-même

Envoyer par la poste mon passeport canadien était une folie, je le reconnais maintenant, connaissant les hasards du courrier malien. Mais par un petit miracle et grâce aux soins de Richard, le passeport m’est revenu, avec cette fois le bon visa. J’étais soulagé. Dans ce genre de voyage, on a deux choses à ne pas perdre : sa tête et son passeport.  À peine dix jours depuis notre arrivée, je note le premier d’une longue série d’apprentissages : je suis plus fragile émotivement que je le croyais, surtout quand on additionne la fatigue physique.

Après les courses de la journée sous la chaleur, le bruit et la poussière de Bamako downtown, après le cirque du grand marché, fou et fascinant, digne des Mille et une nuits, je reviens en fin d’après-midi à la mission.

Bière, cigare, Bruce Springsteen, Tunnel of love. Ça me replace les idées.