PROLOGUE
Premier flashback : 5 000 mètres au-dessus d’Amsterdam (fin du voyage, 22 juin)
En provenance de Prague, le gros Airbus glissait avec une étonnante douceur au-dessus des paysages typiques de la Hollande, verdoyants et sillonnés de petites rivières, que je voyais apparaître à travers le hublot .
À l’approche de Amsterdam et de son fameux aéroport, Schipol (un monstre formidablement bien dompté qui bouffe sans peine 40 millions de voyageurs par année) le temps était absolument superbe. Pas un nuage, lumière éclatante, 26 degrés, vent léger. Après six mois passés dans dix pays africains et européens, j’étais revenu à la maison. Enfin presque : un dernier train pour Bruxelles dans quelques jours et de là un dernier avion pour Montréal. Tout était parfait.
Pourquoi alors je braillais ? Bonne question.
Pendant que le jet amorçait sa descente, ma voisine, juste à côté, me regardait du coin de l’œil avec, croyais-je deviner, un mélange de curiosité et de respect. Elle n’a rien dit : dans un gros transporteur, on peut trouver mille explications à voir quelqu’un brailler. C’était mon cas : mélange d’émotions, à la fois heureux de me rapprocher de la maison et triste que ce soit la fin de l’aventure. Allez savoir.
Ces émotions étaient comme du magma en fusion, un ensemble incohérent et indéfinissable. Heureux de faire un bilan positif de ce long périple d’étude et d’exploration, mais encore troublé à la seule pensée des dangers qui ont été évités, de toutes ces choses qui auraient pu mal tourner et qui pourtant ne l’ont pas fait. Enfin, la plupart du temps.
Mais surtout, en fin de compte, qu’étais-je donc allé chercher ?
Deuxième flashback: deux ans plus tôt, là où
tout a commencé (Montréal, 27 août)
La salle de rédaction du quotidien La Presse, maintenant passée la période plutôt tranquille des vacances estivales, reprenait lentement le rythme de croisière endiablé propre à la production d’un journal quotidien. Nous étions sept journalistes stagiaires et à notre grand plaisir nous avions été assez occupés à la rédac dans les trois derniers mois. Le stage s’achevait ces jours-ci et chacun s’apprêtait à reprendre son chemin. À titre de nouveau pigiste pour ce journal, j’avais déjà en tête mon premier texte.
Ça s’appellerait : Le
travail à l’étranger, solution au chômage ou évasion exotique ? Ce
reportage allait être le déclencheur d’une suite d’événements
marquant les deux années suivantes.

En fait, l'article était déjà à 75% terminé depuis quelques mois. C’est que, dans les trois années précédentes, j’avais fait beaucoup de recherche personnelle pour trouver du travail à l’étranger. Mais je ne trouvais rien qui me convenait. Je me retrouvais avec un lourd dossier quelque peu inutile sur le sujet. Je me suis dit qu’au moins ces efforts ne resteraient pas vains si j’en faisais un reportage.
Je n’avais pas de réponse toute faite à la question posée dans le titre. J’ai proposé l’idée à Rudy Lecours, chef de la division économique. Il s’est montré laconique mais clair: " Ça m’intéresse ". Le lendemain, mon texte était sur son bureau et il faisait la une de l’économie dès le jour suivant. Pleine page (et demie !) avec grosse photo, le gros traitement.
Un seul coup de téléphone a suffi
Le texte est celui qui m’a valu le plus grand nombre de réactions des lecteurs mais un seul coup de fil aura suffi, le lendemain de la publication, celui de Gilles Dubé, du cégep de Rivière-du-Loup. Il m’a appellé à la maison pour me dire qu’il est tombé par hasard sur mon texte et qu’il veut me signaler un important oubli. J’ignorais en effet que ce cégep offre depuis douze ans un programme unique de formation en coopération interculturelle, comprenant quatre mois d’études intensives et un stage de quatre mois sur le terrain au Mali ou au Burkina Faso.
Tiens, me disais-je, c’est bien la seule porte où je ne suis pas allé frapper en trois ans ! Pourquoi faut-il que cette opportunité vienne à moi juste au terme d’une longue recherche par ailleurs totalement infructueuse, tout à fait par hasard et alors que je suis juste à l’âge limite pour l’inscription au programme? J’irais jusqu’à croire que je n’ai fait le stage à La Presse que pour en arriver à ce coup de téléphone, même si j’ai effectivement beaucoup appris sur le travail de journaliste avec ce stage.
Peut-être irai-je en Afrique pour faire un apprentissage tout autre que celui d’abord anticipé ? C’était bien ça : un diplôme en coopération interculturelle, finalité de l’affaire ? Foutaise. L’avenir allait montrer que j’avais des choses plus urgentes à apprendre sur un continent plus mystérieux encore que l’Afrique : ma propre identité. Sur l’amour aussi. Chose certaine, en causant avec Gilles, je flaire une (autre) " coïncidence significative " qui sera dans les faits la première d’une longue série.
J’écoute M. Dubé me raconter comment fonctionne le programme et les objectifs poursuivis, je l’écoute surtout me raconter les expériences vécus par les stagiaires précédents. Ça m’interpelle, c’est pour moi, c’est une réponse à ce que je cherche depuis quelques années. Après deux bonnes heures de discussion interurbaine, aux frais du cégep bien sûr, je suis convaincu : je dois m’inscrire. "Ça Presse."
Séjour à Rivière-du-Loup en quelques mots
Pour faire une histoire courte... À l’automne suivant, je passe la pré-sélection. Puis en février je me rends pour la première fois de ma vie à Rivière-du-Loup pour un week-end devant mener à la sélection finale des vingt membres du prochain groupe d’étudiants. Chaque candidat a un peu moins d’une chance sur deux. À La Presse, c’était une sur quarante...
Les ateliers se terminent le samedi soir, mais nous sommes tous retenus chez nos hôtes louperivois à cause de cette fameuse tempête de neige qui a paralysé tout l’Est du Québec pendant quelques jours. Les routes 138 et l'autoroute 40 sur la rive nord, la 20 et la 132 sur notre rive, tous impraticables. Avouons cependant que nous n’étions pas à plaindre à l’auberge de jeunesse de l’endroit, autour d’un vieux piano encore fidèle, de deux ou trois pizzas, de beaucoup plus de bière et de vin, ainsi que quelques herbes aux vertus médicinales.
Dans toute cette expérience, c’était la première de nombreuses invitations de l’Univers à m’amener à aimer un peu plus librement. En fait, à aimer, simplement. Aimer non seulement ces gens (les autres étudiants et les professeurs) qui passeront et partiront dans ma vie, mais aimer au sens large, au sens infini et éternel du terme. Au sens divin. Gratuitement, sans complaisance ni soumission. Toujours un gros défi, c’est un fait, surtout pour moi qui a trop de doigts sur les deux mains pour compter le nombre de fois où j’ai dit je t’aime.
Je ne peux parler ici bien longtemps de toute la gamme d’émotions, parfois heureuses, souvent troubles, que j’ai traversée à Rivière-du-Loup (plus précisément à L’Isle-Verte, petit village tranquille sur le bord du fleuve Saint-Laurent) en quatre mois d’études intensives avec ce groupe de vingt étudiants. Je pourrais aussi raconter longuement ces périodes privilégiées de solitude, de push-ups et de prière devant un feu en forêt les après-midis de week-end. " La solitude est le moyen de la destinée d’amener l’homme à lui-même. " Combien de fois cette petite phrase m’a-t-elle parlé pendant ces quelques mois ?
Alors voilà. Une fois accepté au programme, j’avais le choix : joindre le groupe d’été et faire le stage en septembre au Mali ou au Burkina Faso, ou tout remettre aux mois de septembre (pour les cours) et janvier (pour le stage). J’ai opté pour la seconde option, c’est-à-dire de me lancer avec un tout nouveau groupe.
Le décor est en place et les dés sont jetés : snake eyes !
Amen, ainsi soit-il.