Approches sexuelles et polyamoureux
Le grand amour confus…
Éric Messier
On ne
vous apprend rien : la définition même du mot « amour » est
remplie de confusion, peut-être plus aujourd’hui que jadis si ça se fait, avec
la révolution sexuelle des années 60 dont on peut se demander si elle révolue
ou non…
L’amour
et le sexe forment un couple troublé dont les rares situations
d’harmonie peuvent toutefois donner lieu à un grand bonheur (dit-on). Pourtant,
on connaît bien le philosophe Platon qui, dès l’Antiquité, a su décrire un
amour particulier, qui porte son nom et qui fait encore « jaser »
aujourd’hui : l’amour platonique, non sexuel.
De nos
jours, cette dichotomie entre amour et sexe nous offre le spectacle d’un
psychodrame, tant chez les gais que chez les hétéros, causé par la confusion
des concepts. N’est-il pas vrai que l’amour n’a pas besoin du sexe et que le
sexe n’est certainement pas en soi une preuve d’amour ! D’où
l’expression : «Je n’aime pas tous ceux que je baise, et je ne baise
pas tous ceux que j’aime.»
En fait,
les « philosophies » de la sexualité sont théoriquement légions, à
l’image de la gamme des besoins humains, de la mosaïque des émotions et des
types de relations humaines : amitié, sexe, affaires, mariage,
parfois un peu de tout ça et rien à la fois. Confusion, disions-nous !
L’ère des
polyamoureux
Si la
culture gaie veut célébrer la diversité sexuelle, n’aurait-elle pas
négligé de promouvoir la diversité des relations ? Un exemple tout
simple se trouve dans ce communiqué diffusé en 2009 par un groupe social de
Montréal dont les membres se décrivent comme des polyamoureux et qui
décrivent ainsi ce ce concept : « Une relation sentimentale honnête,
franche et assumée avec plusieurs partenaires simultanément… Cet idéal
nécessite d’être en accord avec soi-même sans tabous et de considérer caduque
la monogamie traditionnelle. »
La pensée
hétérosexiste, majoritaire et donc dominante à ce jour, nous instruit du dogme
voulant que l’homme (H) soit « masculin » (HM) et que la femme soit « féminine »
(FF). Nous savons maintenant que la réalité n’est pas si simple dans l’univers
des identités humaines, et que cette identité ne peut se fonder sur la seule apparence
physique.
Cela nous
donne quatre types identitaires : HM, HF, FF, FM. Chacun de ces types peut
être attiré par l’autre, ce qui donne donc un très grand nombre possible de relations.
L’humain cherche d'abord, dans une relation, la satisfaction de ses besoins
(affectifs, sexuels, etc.) Mais qui a décrété que les besoins devaient être
comblés par une autre personne, et surtout par une seule autre personne?
C’est le concept de la monogamie que nous remettons ici en question, comme le
font les « polyamoureux ».
Une
multitude d’approches, où est le vrai ?
À travers
cette grande complexité, on peut identifier certains types d’amours, en fait
de « relation amoureuse » qui
sont définies par quatre attributs : le lien entre les partenaires
principaux (amour, sexe…) ; le lien entre un partenaire et
le monde extérieur (exclusivité sexuelle, etc) ; le comportement présexuel (établissement du
« contrat ») ; durée du contrat sexuel (pour toujours, temps
déterminé, condition pour la cessation du contrat)… Allons-y donc d’un
vadrouillage de ces types et de leurs principales caractéristiques :
Amour
courtois : longue période de séduction, galanteries, pas de sexe
avant le mariage, sexe exclusif ;
amour
platonique : pas de sexe ;
amour
concubain : fréquentation présexuelle durant au plus quelques
semaines, sexe définissant le début de la relation, sexe exclusif, séparation
lorsqu'un des partenaires le désire;
amour
ouvert : un partenaire principal avec sentiments amoureux,
plusieurs autres partenaires sexuels (séparés ou en commun) ;
amour
polygame : plusieurs partenaires amoureux, sexe exclusifs entre ces
partenaires ; amour flexible : s'adaptant à la philosophie du
partenaire ;
amour
physique : pas de sentiments amoureux.
Il existe
d'autres types de nomenclature. Dans son livre qui a 30 ans cette année, L’amour,
de l’exigence à la préférence, Lucien Auger propose cinq catégories qui
ressemblent aux précédentes mais avec des distinctions. L’auteur
explique : « Chacun aime à sa façon et il existe plusieurs types
d’amour. Or, tous les types d’amour ne se prêtent pas également à la
réalisation de diverses activités. Cette typologie n’a d’autres prétentions que
de permettre au lecteur une meilleure compréhension de ses sentiments. »
Voyons des extraits du livre de Auger :
L’amour
érotique se reconnaît à l’importance qu’il accorde à la beauté
du partenaire recherché. C’est là que survient ce qu’on appelle le « coup
de foudre ». Il s’agit d’un sentiment intense d’attraction immédiate.
Ces amoureux sont habituellement capables de décrire avec précision les traits
physiques qu’ils recherchent chez l’autre, leur idéal de beauté. L’amoureux
érotique ne ressent pas un besoin urgent d’être aimé et il ne perd pas son
équilibre quand l’objet de son amour n’est pas immédiatement disponible. Il
faut aussi savoir que les risques de déception sont grands en amour érotique.
Fragile est la beauté qui a déclenché l’amour érotique et l’amour érotique
pourra difficilement survivre sauf si on y mêle certaines des caractéristiques
de l’amour amitié ou de l’amour ludique.
L’amour
ludique est considéré et vécu comme un véritable jeu, une forme
de sport où il est aussi important de respecter les règles que de remporter le trophée.
L’amoureux ludique se garde de s’engager trop profondément dans les relations
nombreuses qu’il noue avec une variété de partenaires. Il révélera peu de
choses de lui-même, comme au bridge ou au poker.
L’amoureux
ludique joue donc le plus souvent avec plusieurs partenaires à la fois, et
interrompt le jeu le plus élégamment possible quand la partie risque de devenir
ennuyeuse, trop sérieuse ou trop compromettante. Comme dans tous les jeux, il y
a des tricheurs; ils exploitent la naïveté, la fragilité ou le manque
d’expérience de leur partenaire.
Comme
l’amour érotique, l’amour ludique suppose chez celui qui le pratique une bonne
dose d’assurance personnelle. Les amoureux ludiques ne sont ni jaloux ni
possessifs. Leur amour est de fait superficiel et ils ne désirent pas qu’il en
soit autrement. Ce refus de s’engager dans des rapports approfondis et
durables, comme chez l’amoureux érotique ou amical, est-il l’indice, chez
l’amoureux ludique, d’une peur d’être découvert tel qu’il est?
L’amour
d’amitié est un amour stable et sans heurts, se développant
lentement à la faveur d’un contact prolongé. Son début est difficile à déterminer;
on ne peut pas le fixer clairement comme dans le cas de l’amour érotique ou de
l’amour ludique. Les sentiments y sont profonds plutôt que très intenses. Ce
n’est pas la grande passion de l’amour érotique, ce n’est pas non plus le
détachement superficiel de l’amour ludique. C’est l’amour qui vient tout
naturellement, naissant souvent graduellement à l’occasion d’activités
agréables pratiquées en commun par les partenaires. Les fréquentations seront
habituellement longues avant de prendre une coloration directement sexuelle,
puisque les deux partenaires d’un véritable amour amical considèrent l’échange
sexuel comme un moment privilégié de la communication interpersonnelle. C’est
aussi le type d’amour qui, à cause de sa quiétude et de sa régularité, permet de
nouer les relations les plus stables et les plus prolongées. Ils sont fidèles
sans contrainte, sans éclat, comme si cela allait de soi.
L’amour
maniaque a souvent été présenté comme le seul authentique.
L’amoureux maniaque est consumé par son amour. Agitation, insomnie,
fièvre, perte de l’appétit, douleur sont les symptômes de cette passion. Il est
très jaloux. Convaincu de ne rien valoir, il se retrouve prisonnier du
dilemne suivant: « J’ai besoin d’amour parce que, sans lui, je ne peux pas
me supporter moi-même et même survivre, mais je suis si dénué de valeur que je
ne pourrai jamais être vraiment aimé par quiconque ». Son problème réside
dans l’évaluation qu’il fait de lui-même. Ainsi, son choix de partenaire est
souvent absurde et complètement innapproprié. L’amoureux maniaque est celui qui
«tombe» ou plus exactement, se jette en amour. On connaît sa tendance à la
possession, ses crises de jalousie, ses désespoirs en même temps que ses
repentir désespérés, ses protestations de fidélité éternelle. On voit tout de
suite qu’un tel amour écartera de l’amoureux maniaque toute autre personne,
sauf peut-être un autre maniaque amoureux
L’amoureux
pragmatique est d’abord intéressé à trouver le partenaire avec
lequel il trouvera le maximum d’avantage et le minimum d’inconvénients.
Il recherchera donc l’être aimé qui s’accordera le mieux avec sa personnalité,
ses intérêts et goûts, sa classe sociale, ses convictions religieuses, et le
reste. Ayant cette liste bien en tête, l’amoureux pragmatique s’engage dans des
activités diverses dans le but d’y rencontrer l’être dont les caractéristiques
répondent le mieux à ses critères. L’amoureux pragmatique ne s’entêtera pas
dans une relation qui ne le satisfait pas; il la rompra plutôt pour continuer
sa recherche. Naturellement, si les critères de choix du pragmatique sont très
élevés et détaillés, sa recherche risque d’être interminable. Ce type d’amour rationnel
et dénué d’émotion laisse peu de place à la fantaisie et il sera finalement
assez terne à moins que, comme c’est possible, des sentiments plus intenses de
type érotique ou ludique se développent.
L’amour
altruiste a été bien décrit par les philosophes et les penseurs
religieux mais rarement rencontré dans la réalité. C’est un amour non
possessif, complètement oblatif, orienté totalement vers le bien de l’autre,
sans retour d’aucune sorte, ce qui permet de conclure, connaissant la nature
humaine, que cet amour est une contradiction et qu’aucun être humain ne saurait
atteindre. Qu’on présente cet amour comme le seul vraiment valable ne
contribuera qu’à culpabiliser des générations entières.
En
dernière analyse, Auger prescrit de garder à l’esprit que l’amour est une
émotion ressentie par un être vivant, donc changeant, mobile, sans cesse en
mouvement. Il est donc logique de penser qu’un même être humain pourra, dans sa
vie, vivre toute une gamme d’amours différents, successivement ou même
simultanément à propos de diverses personnes. Car c’est un mythe de prétendre
qu’un même être humain ne peut aimer qu’une seule personne à la fois.