(Dossier 11 septembre)

Une bombe dans notre cour arrière

Éric Messier ©

« Le monde ne sera plus jamais pareil »    Depuis le 11 septembre, cette expression qui semble déjà galvaudée a été répétée à maintes et maintes reprises. Mais derrière la figure de style, il existe néanmoins une réalité lourde de conséquences. Pour le monde, et plus particulièrement pour le nôtre.

Six cent vingt kilomètres, c’est la très courte distance séparant Montréal de New York. Ne nous leurrons pas : la bombe qui a éclaté l'a fait dans notre cour arrière. Nous ressentons déjà l’onde de choc et nous devons changer nos mentalités pour apprendre à vivre avec ces bouleversements qui viennent bousculer notre « business as usual ».

Le Québec « ouvert sur le monde » l’est surtout sur les États-Unis : c’est là que vont nos exportations, dans une énorme proportion de 85%. La catastrophe humaine, matérielle, économique, politique et sociale de New York et de Washington nous obligera à revoir profondément nos procédés, refaire nos calculs, réviser nos stratégies. Nier ce fait tiendrait de la plus grande inconscience.

À plus forte raison, bien sûr, en affaires. Dans l’édition précédente du Connexions Affaires, nous avons interrogé 71 chefs d’entreprises à propos de leurs activités d’exportation. Sur ces 71 répondants, neuf exportaient leurs produits ou leurs services. Où cela? Pas en Europe, pas en Asie, pas en Afrique, ni au Mexique ni en Amérique latine (0% à toutes ces réponses. Aux États-Unis? Dans le mille : voilà où sont dirigées toutes leurs exportations (100%).

Voilà une lame à double tranchant. Car si ces chiffres montrent que ces entreprises interrogées ne sont pas, heureusement, trop dépendantes du marché de l’exportation, ils dévoilent aussi le danger de mettre tous les œufs dans le même panier, de n’exporter que vers un seul marché. Or, ce marché américain, notre voisin immédiat, est entré le 11 septembre dans une crise dont plusieurs des variables de l’équation ne sont pas encore clairement identifiées. Analyse d’un immense puzzle dont on n’est pas encore certain d’avoir toutes les pièces.


Pas de terroristes ici …?

 

Déjà, après le premier attentat contre le World Trade Center de New York en 1993, plusieurs considéraient que Montréal pourrait être une plaque tournante, une sorte de base avancée pour les terroristes qui préparent ces attentats dirigés vers nos voisins américains.  Bien sûr, les autorités policières et la GRC ont déjà, par le passé, procédé au Québec et ailleurs au Canada à des arrestations de suspects au pedigree louche. Néanmoins, pour le ministre québécois de la Sécurité publique Serge Ménard, il n’y a pas lieu de s’inquiéter outre-mesure ni de lancer une chasse aux sorcières.

Au lendemain de la désintégration des tours jumelles, les médias américains ont diffusé des informations voulant que des participants à l’attentat soient passés par le Québec avant de se rendre aux États-Unis.

« Dans les circonstances, toutes sortes de rumeurs circulent. On n’est tout de même pas pour se mettre à commenter chaque rumeur l’une après l’autre », avait déclaré à la presse le 13 septembre dernier le ministre qui ne dit donc n’avoir aucune raison de croire pour l’instant à l’existence d’une filière québécoise reliée aux événements de New York. Il n’a pas voulu non plus dire si des opérations spéciales allaient prendre place au Québec.

Pour l’instant, les escouades spécialisées et le nouveau Bureau de renseignements criminels du Québec devraient faire l’affaire, selon le ministre. Immédiatement après qu’un deuxième avion s'est écrasé sur le World Trade Center, soit deux heures plus tard, le ministre Ménard, qui se trouvait alors à Halifax, a commandé une réunion de coordination de la Protection civile.


... Peut-être un ou deux

Le ministre Ménard déclarait le 13 septembre ne pas avoir reçu de demande spécifique d’assistance ou de renseignements de la part du FBI à l’égard d’activités terroristes en territoire québécois, « bien qu’il existe des contacts réguliers entre les services de renseignements québécois, canadiens et américain ».

M. Ménard a rejeté du revers de la main les rumeurs voulant que les suspects des attentats de New York soient passés par le Québec. Il a aussi fait le commentaire suivant, probablement sujet à controverse: « Il est certain que Montréal est une porte d’entrée importante pour l’Amérique du nord, mais plus petite que d’autres. Je crois qu’il faut regarder du côté d’autres grandes villes du monde bien avant Montréal ».  Le seul cas du genre, connu du moins, est celui de Ahmed Rassam, un ressortissant algérien qui vivait à Montréal et qu’on a  arrêté en 2000 au volant d’une voiture bourrée d’explosifs destinés à dévaster l’aéroport de Los Angeles au nouvel An.


Le 19 septembre dernier, le FBI a arrêté à Chicago Nabil Marabh, un homme de 34 ans originaire du Proche-Orient, arrivé au Canada en 1994 en réclamant le statut de réfugié et activement recherché tant par les autorités canadiennes qu’américaines depuis sa disparition subite de sa résidence de Toronto, le 13 septembre.  

Un enquêteur torontois a déclaré au Globe and Mail, sous couvert de l’anonymat, que « plusieurs individus suspects traversent la frontière; nous identifions des réseaux dont nous ne connaissions pas l’existence. C’est plus répandu qu’on le croyait. »
Il existe des escouades antiterroristes au sein des corps policiers québécois et canadiens depuis quelques années, mais M. Ménard a refusé jusqu’à maintenant de confirmer si des investigations avaient lieu en ce moment au Québec : « Ce sont des renseignements de
sécurité et il est préférable qu’ils demeurent secrets », a-t-il conclu.


La région de Laval aurait les reins solides


La région de Laval ne devrait pas souffrir énormément de la crise actuelle, en raison de différents facteurs propres à son portrait économique, mis à part bien sûr le secteur hôtelier (voir notre texte) qui a immédiatement essuyé les effets négatifs des attentats de New York.

« Les contrecoups sont tangibles et durs, mais il reste que de nombreuses variables doivent être prises en considération dans l’analyse des effets de la crise chez nous », explique Richard Darveau, directeur de la Chambre de commerce et industrielle de Laval.

« Le tourisme d’affaires, qu’on considère comme une industrie molle, sera plus sensible à la crise, mais d’autres secteurs pourraient trouver des moyens de défense en prenant avantage de la situation sachant que la concurrence américaine est affaiblie. »  M. Darveau propose une analyse ni irrationnellement positive ni exagérément négative. Ainsi, selon lui, on pourrait même observer une solidification des liens entre les économies de l’ALENA et l’apparition, à moyen terme, d’une solidarité accrue entre ces marchés.

Mais l’analyse et surtout les prédictions ne vont pas de soi. « D’une part, le consommateur de Laval et celui de New York sont forts différents, et d’autre part il faut tenir compte de variables volatiles, particulièrement l’état de santé des marchés boursiers.  De plus, je crois que les effets réels de la crise, chez nous, seront réellement mesurables lorsqu’ils toucheront le commerce de détail. Or ce secteur sera de la dernière vague; il faudra donc un certain temps avant de constater clairement les dégâts éventuels. »

En économie et en consommation, pendant une période de danger relatif, on observe souvent une tendance « lourde » à engranger des biens et, bien sûr, à amener le consommateur à emboîter le pas. Ainsi, au lieu de baisser les bras, il est possible que les détaillants se montrent plus agressifs, par exemple Costco et la SAQ qui continuent d’offrir des promotions et en proposent de nouvelles.


Les cartes dans le jeu de Laval


L’économie lavalloise se distingue par une activité relativement faible dans le secteur des exportations, fait remarquer M. Darveau. Selon lui, cette « indépendance » est l’un des facteurs qui aidera Laval à traverser la crise en minimisant les pertes, sachant surtout qu’on devrait observer, prédisent certains, une remontée du protectionnisme aux États-Unis suite aux attentats terroristes. En outre, l’économie lavalloise se distingue par un plus grand nombre de petites entreprises et un parc commercial plus diversifié en comparaison avec le reste du Québec. On y dénombre environ 1500 compagnies de service, 3000 détaillants et 1500 manufacturiers. Ce tissu varié d’activités est l’un des atouts de Laval face à une crise majeure comme celle dans laquelle nous avons été plongés le 11 septembre 2001.

Les États-Unis et le Japon, de même que l’Europe dans une mesure différente, étaient déjà en crise avant le 11 septembre dernier. D’où la leçon à retenir pour le marché lavallois (qui semblait déjà l’avoir compris) et les autres : l’importance de ne pas dépendre d’un seul marché et de valoriser autant le marché domestique que d’autres horizons, par exemple l’Amérique latine.


Les enjeux géographiques


En définitive, si on en croit Richard Darveau qui rappelle souvent cet aspect, les enjeux pour Laval dans le contexte de la crise actuelle sont d’ordre géographique : où sont les marchés et dans quels sens les échanges se font-ils?  Nous l’avons dit dans un autre texte, Laval n’est heureusement pas excessivement dépendante des activités d’exportation, qui n’occupe pas une part importante chez elle.  « En ce qui concerne le pétrole, la même équation s’applique. Il faut prendre le temps de mettre les choses en perspective. Si de tels attentats avaient touché le Canada et non les États-Unis, c’est nous, bien sûr, qui serions en crise du pétrole. Mais la conséquence de la crise actuelle, touchant surtout les États-Unis, est qu’en regard des produits pétroliers, nous sommes en position ni avantagée ni désavantagée par rapport à eux. »

Causons encore géographie. Il est clair que la circulation restreinte des biens et des personnes, une circulation qui sera soumise à de nouveaux contrôles plus serrés, deviendra une contrainte avec laquelle il nous faudra apprendre à fonctionner. Reste à savoir quelle forme prendront ces contrôles et quelle sera leur étendue dans le temps.

 « Nous continuons nos affaires, dit M. Darveau, mais cette crise amène un élément-choc nouveau et incontournable qui nous forcera à réfléchir et qui amènera les gens, il faut l’admettre, à réfléchir autrement dans la planification de telles activités, à voir le monde autrement. »
« Les décisions seront plus mûries et plus prudentes. Notre défi, à la chambre de commerce, est d’inciter les gens à être prudents dans leurs démarches mais sans nier irrévocablement tel ou tel marché. »

Le directeur de la chambre de commerce pousse sa réflexion jusqu’au bout : « Tout compte fait, cela aura peut-être un effet positif à plus moins long terme. Quand le calme sera revenu, nous devrions prendre pleinement conscience que les marchés des pays arabes ne peuvent pas être négligés. La croissance démographique de ces pays, par exemple, est très forte, elle est inversement proportionnelle à la nôtre, et il en est de même pour la Chine et la Russie. »  

Bref, nous avons peut-être vécu la prise de conscience définitive que the sky is the limit, dans tous les sens du terme, positifs ou négatifs.



(Originalement publié dans le mensuel Connexions Affaires)